Stéphane Le Bihan (VVF) : "Il faut travailler sur la visibilité du tourisme social"
VVF (Villages Vacances Familles) organisait ce vendredi 5 juin à Paris un colloque intitulé "Des congés payés au droit aux vacances pour tous, une conquête inachevée". Pour Localtis, son directeur général, Stéphane Le Bihan, revient sur les défis actuels du tourisme social et sur la place centrale qu'y occupent les collectivités locales, sachant que celles-ci sont propriétaires de 60% des sites.
© VVF/ Stéphane Le Bihan, directeur général de VVF
Localtis - Pouvez-vous dresser un portrait de VVF, association à but non lucratif créée en 1958 pour proposer des vacances de qualité à toutes les familles ?
Stéphane Le Bihan - VVF est actuellement présente sur 11 régions, 64 départements et environ 90 sites. L'association est constituée de collectivités locales propriétaires de villages de vacances, de fédérations sportives, de loisirs et d'éducation populaire, et de personnes engagées dans le développement du tourisme social. Notre première mission est l'accessibilité aux vacances pour tous. Nous travaillons sur la question du soutien au départ avec différents partenaires (ANCV, Vacaf, comités sociaux et économiques-CSE des entreprises) et vers le grand public, avec une politique portant par exemple sur les familles monoparentales, les familles nombreuses, etc. Nous avons environ 350.000 vacanciers chaque année, plus un marché de proximité complémentaire autour d'événements (mariages, anniversaires). Ces vacanciers se composent de 20-25% de cadres et professions intermédiaires, 20-25% d'employés et 20-25% de bénéficiaires d'aides au départ via des CSE et 20% d'indépendants. On a une vraie mixité des publics. Et avec un premier prix de location à la semaine à 500 euros et un panier moyen de 1.000 euros la semaine pour une famille de quatre personnes, on est sur un segment accessible à tous. Notre difficulté c'est de le faire connaître, car il y a encore la vision des VVF réservés aux CSE qui était vraie dans les années 1990-2000.
Votre seconde mission consiste à contribuer à l'économie touristique des territoires...
Oui, nous sommes majoritairement implantés dans des destinations qui portent des enjeux de soutien au tourisme, qui ont besoin d'opérateurs tels que les VVF pour accueillir les vacanciers. Loin du sur-tourisme, nos stations proposent un tourisme basé sur la découverte, le patrimoine, le sport, la culture, la nature. On va être proche de parcs régionaux, de sites remarquables. Notre clientèle va rechercher des vacances qui ont du sens, avec un fort enjeu de découverte, de ressourcement, de bien-être.
Les collectivités locales sont très présentes dans votre organisation. Quel est leur rôle ?
60% de nos sites sont propriétés des collectivités locales, pour lesquels nous agissons comme exploitant. Et nous gérons en direct un peu plus de 25% du parc, à travers une foncière historiquement liée à la Caisse des Dépôts, le reste du parc étant propriété de CSE. Les collectivités portent donc l'essentiel de l'investissement, avec une ambition d'accessibilité, pour créer de l'attractivité sur un territoire qui a des enjeux de développement de l'économie touristique et de renouvellement générationnel. Un million d'euros d'activité sur un VVF génère entre 700 et 800.000 euros de retombées économiques directes sur le territoire, soit par l'emploi, car nous sommes souvent le premier employeur du territoire, soit par la consommation des vacanciers. En effet, notre modèle n'est pas celui d'un village fermé. Nous fournissons un hébergement et des services, principalement pour les enfants, et un peu de restauration. L'enjeu est d'amener les vacanciers à consommer local à l'extérieur du VVF. On est les seuls à porter ce modèle largement plébiscité et on le revendique.
Comment la carte de vos implantations évolue-t-elle ?
On va chercher trois ou quatre nouveaux sites chaque année, portés par plusieurs sujets. Le premier est celui de l'aménagement du territoire et des politiques d'investissements publics. Les collectivités ont des projets qui structurent le tourisme en écosystème, on va alors amener une clientèle sur le segment 3 étoiles qui représente 70% du marché français. Inversement, deux à trois sites partent par an. Certaines collectivités arrêtent car ce n'est plus dans leur priorité d'action et dans leur enjeu territorial, souvent à regret quand cela repose sur des problématiques de capacité d'investissement, ou alors parce que l'écosystème touristique s'est effondré. C'est notamment le cas des zones rurales qui sont très exposées à la désertification. Nous sommes souvent le dernier opérateur de certaines destinations touristiques.
Quels sont les leviers pour soutenir l'investissement dans les VVF ?
On suit des programmes d'aménagement du territoire notamment en faveur des territoires ruraux ou de moyenne montagne autour de schémas d'investissement public ou en faveur de la transition écologique avec le Feder (fonds européen de développement régional). La situation est beaucoup plus complexe qu'à la création du schéma de développement des VVF, porté jusque dans les années 1990 par un guichet unique de la Caisse des Dépôts et une stratégie globale d'aménagement du territoire. Aujourd'hui, ce sont des montages portés par les collectivités, soit en direct, soit par des outils de type SEM portés par des départements ou des régions. On suit la décentralisation et d'une région à une autre, on ne va pas avoir les mêmes dispositifs. C'est beaucoup plus complexe à suivre et ça occupe largement nos équipes. On est sur des cycles de quatre projets de rénovation par an, et depuis le Covid, il y a une accélération de la prise de conscience des enjeux de rénovation portés par les collectivités, avec des dispositifs plus engageants et plus exigeants sur les sujets du tourisme durable, ce qui est une bonne chose mais amène des complexités administratives accrues.
En matière de rénovation des équipements touristiques en montagne, l'investissement parvient-il à suivre les besoins ?
Cela dépend des territoires. Notre enjeu est d'avoir des programmes de rénovation qui évitent de monter en gamme pour ne pas sortir du projet d'accessibilité sociale. Or faire de la rénovation qui réponde aux enjeux d'efficacité énergétique amène naturellement, si on n'est pas prudent, à monter en gamme et à nous écarter du positionnement de nos destinations. À Val-Cenis, par exemple, avec un équipement propriété de la collectivité, l'enjeu est de garder cette attractivité économique sur le segment 3 étoiles. Il y a donc un travail d'ingénierie pour trouver la meilleure programmation et imaginer un site correspondant à une station-village. La collectivité va chercher un financement à long terme avec des taux maîtrisés pour garantir ce positionnement 3 étoiles. Inversement, sur des stations plus attractives, à très forte fréquentation, on ne va pas forcément travailler en montée en gamme mais la collectivité va apporter un investissement un peu plus lourd. C'est le cas aux Estables (Haute-Loire), avec 20 millions d'investissements. L'équipement garde son accessibilité tarifaire pour les familles avec une montée en gamme sur les prestations et services pour l'accueil de groupes ou de séminaires. On va donc chercher des marchés relais pour amortir cet investissement. À chaque fois, c'est un dosage assez fin. Notre particularité est d'être dans l'économie sociale et solidaire, et donc d'avoir des modèles économiques hybrides. Plusieurs marchés contribuent à la solidité du modèle, on joue sur la durée des saisons et sur la typologie des services pour amortir l'investissement.
Quels sont les enjeux à un horizon un peu plus lointain ?
Nous avons deux axes de développement très forts. Le premier est la recherche de nouveaux sites ou de sites à rénover dans une logique de réhabilitation, car des sites ont aujourd'hui besoin d'une nouvelle vocation et VVF est une marque patrimoniale accessible au grand public. On a à travailler la question de l'accessibilité digitale de nos services, c'est un enjeu central d'être performant sur la partie grand public et la partie commerciale. Sur le choix de nouveaux sites et de nouveaux investissements, on va chercher de nouvelles formes de partenariat. Nous en avons un en route, à La Rochelle, une destination plébiscitée d'un point de vue touristique et qui avait besoin d'un opérateur du tourisme social pour garantir la mixité des publics et donc la pérennité de la destination à long terme. Nous avons travaillé avec le Stade rochelais, le club de rugby local, qui avait un besoin d'hébergements pour ses étudiants, et avec l'office HLM pour baisser la charge d'acquisition foncière et porter un programme de rénovation à 20 millions d'euros pour garantir l'accessibilité tarifaire aux vacanciers, aux groupes sportifs et de l'éducation populaire. On va aussi ouvrir un restaurant qui portera près d'un tiers du modèle économique. On est là encore sur un schéma d'hybridation pour pérenniser l'accessibilité.
Et le deuxième axe ?
Inversement, on est sur d'autres enjeux dans des communes de moyenne montagne. À Saint-Léger-les-Mélèzes (Hautes-Alpes), la collectivité a cherché des soutiens pour investir 3 millions dans une station de montagne qui souffre chroniquement de difficultés d'enneigement mais réinvestit dans le développement du tourisme d'été afin d'avoir une continuité d'activité. Ce n'est pas un site sur lequel on va gagner de l'argent, mais on va avoir un équilibre économique avec une montée en confort. On y a complètement réhabilité les logements. On va maintenir notre positionnement d'accessibilité en proposant une location avec des services à la carte pour répondre aux tensions économiques, avec la liberté de consommer en fonction de son pouvoir d'achat. Dans la grande majorité de nos VVF, on a la possibilité de faire sa propre restauration. Notre modèle est assez résilient et répond à toutes les évolutions du marché aussi bien dans des phases de croissance que dans des phases d'inflation, comme en ce moment.
Finalement, le tourisme social porté par les VVF atteint-il son but ?
VVF a été créé pour accompagner le besoin de départs en vacances des ouvriers et employés. Dans ce segment-là, on oscille aujourd'hui entre 40 et 50%, alors que nous étions à 80% après-guerre. Il y a une régression du nombre de départs chez les employés et les ouvriers. Il existe donc un vrai enjeu à travailler sur la visibilité du tourisme social. On a vraiment été un aménageur des territoires, on a structuré le tourisme dans beaucoup de destinations, lequel s'est ensuite segmenté, spécialisé, et a été repris par le secteur privé. Aujourd'hui, on retourne à une forme d'hybridation pour relancer l'activité touristique sur certains territoires.