Thibaut Guilluy : "La bataille de l’emploi se gagne dans les territoires"
La loi Plein Emploi de 2023 promettait de territorialiser davantage le service public de l’emploi. Le directeur général de France Travail, Thibaut Guilluy, qui a œuvré à préfigurer cette transformation, dresse un bilan de l’action de l’opérateur à travers la déclinaison dans les territoires des comités locaux pour l’emploi.
© Aurélie Roudaut/ Thibaut Guilluy
Localtis - En avril dernier, lors d’une audition devant la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, vous déclariez au sujet de la mise en place des comités locaux pour l’emploi que nous étions "au milieu du gué". Où en est-on désormais ?
Thibaut Guilluy - Je dirais que l’on s’approche de l’autre côté de la rive, même s’il reste du chemin à parcourir. Je sors ces derniers jours de plusieurs échanges avec les représentants de Régions de France, de France urbaine, j’étais jeudi 15 octobre à Reims au congrès des départements de France et le lendemain auprès d’Intercommunalités de France, et j’ai pu prendre le pouls des avancées réalisées. Il faut garder à l’esprit que c’est une révolution, une énorme transformation du service public de l’emploi que de territorialiser son action, là où les politiques de l’emploi étaient jusque-là centralisées. Cela veut dire que la bataille de l’emploi se gagne dans les territoires, dans les bassins de vie où les entreprises cherchent les compétences dont elles ont besoin. Aujourd’hui, on peut considérer qu’environ 400 de ces bassins de vie disposent de leur comité local pour l’emploi. Par subsidiarité, nous travaillons avec les départements pour veiller à ce que les personnes les plus éloignées de l’emploi bénéficient du soutien des politiques menées par les départements eux-mêmes et l’État en région. La relation avec les régions est également déterminante car elles ont cette capacité à articuler le temps court et le temps long : je citerai l’exemple des Hauts-de-France où Xavier Bertrand mène une politique de réindustrialisation stratégique de long terme qui se traduit par une action particulière en anticipation des investissements.
L’action de France Travail dans les territoires, dites-vous, a elle aussi évolué...
Nous sommes passés d’un service public de l’emploi en silo à un service public de l’emploi en réseau. Avec une démarche qui part du terrain : on veut attirer les talents dans les filières et les entreprises qui recrutent, les former et veiller à leur fidélisation. Dans la région Centre-Val de Loire, nous travaillons très bien avec son président, François Bonneau, qui met en place à la fois des politiques de soutien à l’industrialisation et des politiques d’attractivité auprès des jeunes. On développe main dans la main des méthodes pour former dans le but de recruter en évitant de proposer des offres de formation découplées des besoins du territoire.
Cette territorialisation que vous décrivez, c’était la promesse originelle de la loi de 2023 ?
Complètement, avec l’idée que d’une région à une autre, d’un bassin de vie à un autre, les besoins ne sont pas les mêmes. On a gagné en efficacité chez France Travail en territorialisant notre action en fonction des besoins, de la stratégie locale pour amener les bons services au bon endroit et ne pas déployer des actions en dehors de ces réalités. Tout cela dépend à la fois du tissu économique mais aussi de la sociologie des territoires : on n’accompagne pas de la même manière en Guyane où la demande d’emploi des jeunes est forte et à Auch où l’on est davantage face à des besoins d’accompagnement des reconversions. À Dunkerque, le maire, Patrice Vergriete, a mis en place une politique remarquable de réindustrialisation qui va générer 20.000 emplois dans les années à venir. Si on ne l’accompagne pas à travers un partenariat fort avec France Travail et le réseau pour l’emploi, le développement territorial ne pourra pas se faire. On a déjà formé et placé 700 personnes auprès de l’entreprise Verkor [gigafactory de batteries] ; cela suppose de travailler avec les élus qui sont les mieux placés pour comprendre la sociologie de leur territoire.
En parallèle, vous déployez également des actions par filières. N’est-ce pas contradictoire avec ce souci de territorialisation ?
Ce n’est pas contradictoire, bien au contraire. C’est d’ailleurs toute la complexité du marché du travail : on cherche un emploi en fonction d’une filière mais aussi d’un territoire, et France Travail est à la croisée des chemins dans cette démarche. Prenons l’exemple du nucléaire qui concerne environ 200 bassins de vie en France : nous travaillons avec l’ensemble des acteurs de la filière qui connaissent les besoins, les métiers et leurs évolutions ; et nous, nous avons les outils, nous connaissons les chercheurs d’emplois, leurs aspirations. Ce partenariat est décisif car je rappelle que l’on parle potentiellement de 100.000 recrutements à horizon 2030. Et si l’on n’articule pas l’action territoriale avec la vision de la branche professionnelle, ça ne marchera pas. Avec la filière agricole et agro-alimentaire nous avons signé lors du dernier salon de l’agriculture un accord de filière afin de déployer la méthode attirer/former/embaucher/fidéliser. C’est plus que nécessaire dans un domaine où d’ici dix ans environ 200.000 exploitations vont devoir changer de main, ce qui veut dire que nous devons dès aujourd’hui identifier ceux qui pourront répondre demain à ces besoins. Avec le comité local pour l’emploi de Pau, nous avons pu par exemple organiser 117 recrutements dans une quarantaine d’exploitations, en travaillant avec les élus sur les questions de logement et de mobilité.
Le relativement faible taux d’emploi des jeunes semble être une spécificité française. Comment analysez-vous cela ?
Ce qu’il faut regarder c’est quelle est la part des personnes en emploi entre 15 et 64 ans. Nous sommes passés en dix ans de 65,5% à près de 70%, soit 2 millions d’emplois en plus depuis 2017. C’est une bonne chose mais ce n’est pas suffisant. Dans le détail, sur cette tranche nous nous situons dans la moyenne européenne, en revanche sur les moins de 25 ans et les plus de 65 ans, il y a un décrochage. Le taux d’emploi des jeunes de moins de 25 ans se situe à 35% : c’est en dessous de la moyenne européenne mais c’est aussi le plus haut niveau enregistré depuis longtemps.
Quels sont les outils nécessaires pour faire évoluer cette situation ?
La dynamique positive, c’est celle de l’apprentissage. On a connu une véritable bascule et désormais il faut consolider cela et nous y travaillons avec les branches professionnelles. Le second levier, c’est l’orientation, et là nous avons d’énormes marges de progression. Un jeune a en moyenne une quinzaine de métiers en tête, ce qui est extrêmement limité par rapport au champ des possibles. L’enjeu est donc de créer des vocations à travers la découverte professionnelle. Nous avons mis en place un programme d’ambassadorat qui permet à un jeune de passer une heure avec un professionnel ; déjà 100.000 de ces rencontres sont prévues. Nous encourageons également les outils de découverte des métiers comme "Forindustrie" qui a déjà touché en 2025 près de 100.000 scolaires et 25.000 chercheurs d’emploi ; quant au mentorat, nous souhaitons passer de 25.000 à 65.000 expériences de ce type. Notre objectif est de travailler avec les régions, l’ensemble des acteurs du réseau pour l’emploi afin de démultiplier ces outils. Nous avons également l’ambition d’étendre le dispositif Avenir Pro au-delà des lycées professionnels, aux autres lycées et même à l’université. Et à la demande du ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, nous allons lancer une nouvelle version de 1Jeune/1Solution qui sera déclinée via une application qui permettra à ces utilisateurs de saisir des opportunités d’apprentissage, de stage, ou encore de jobs d’été qui sont de facteurs d’insertion professionnelle très importants.