Adaptation de la gestion de la forêt au changement climatique : un sujet qui monte, qui monte

Au cours d'une table ronde organisée par la commission du développement durable de l’Assemblée nationale, ce 18 février, forestiers et référents de l’Office national des forêts (ONF) ont appelé à une adaptation urgente de la gestion forestière pour assurer la résilience des écosystèmes. Face au dépérissement accéléré des forêts françaises dû au changement climatique, ils recommandent plus de moyens, une sylviculture diversifiée et la limitation des coupes rases.

La santé des forêts françaises se dégrade avec le changement climatique. Le sujet monte, c'est ce qu'on peut lire sur le site de l’Office national des forêts (ONF) dans un article du début du mois sur le changement climatique et le dépérissement de la forêt qui souligne l’urgence à agir pour renforcer la résistance de ces écosystèmes précieux. "On fait de l'expérimentation, on teste, on n'est pas certain que tout va fonctionner. Mais on se dit que face à l'urgence et à la puissance du phénomène, on doit passer à l'action et accepter de mener des actions sans regret pour trouver des solutions", explique François Bonnet, directeur général adjoint à l’ONF, qui à l’occasion d’une table ronde sur l’adaptation de la gestion de la forêt au changement climatique, ce 18 février, a partagé avec les membres de la commission du développement durable de l’Assemblée nationale ses diagnostics et recommandations. 

La liste des conséquences dues à l’accélération du changement climatique s'allonge : dépérissement de peuplements forestiers, parasites et insectes ravageurs, extension des feux de forêt, sécheresses récurrentes… "On est face à un mur de défis. C’est la raison pour laquelle l'adaptation des forêts au changement climatique devrait figurer parmi les priorités que le gouvernement devrait assigner à l'ONF dans son prochain contrat d'objectif 2026-2030 qui est en cours de négociation." 

Dépérissement de 5% de la forêt française

Depuis 2018, plus de 670.000 hectares sont en état de dépérissement, soit environ 66 fois la superficie de Paris. Dans les forêts publiques, c’est plus de 300.000 hectares qui sont touchés. Autre indicateur fort : entre deux périodes décennales - 2005-2013, 2015-2023 -, la croissance des arbres a globalement baissé de 8%. Et parallèlement, la mortalité dans les forêts a doublé entre ces deux périodes décennales. Dans les seules forêts publiques, on est passé annuellement de 1,3 million de m3 de bois mort à près de 3 millions de m3. Avec un taux d'arbres dépérissants malades qui représente environ 30% de la récolte dans les forêts domaniales et communales (contre un taux qui dépassait rarement 5% par an). Il faut aussi relativiser ce qu'on plante chaque année. Depuis 2020, trois plans (France Relance, France 2030, France Nation Verte) ont permis de restaurer 30.000 hectares en forêt publique en cinq ans. C’est 3-4.000 hectares par an sur les 17,6 millions d'hectares de la forêt française. Les simulations climatiques montrent en outre que les aires de compatibilité des essences vont se réduire. Un tiers de la forêt actuelle se trouvera en inconfort climatique à l'horizon 2050 et plus de 50% d'ici la fin du siècle. Le paysage forestier est déjà en plein bouleversement. Baisse de la quantité de feuilles, rougissement du houppier, décollement de l’écorce… Dans l’Allier où le chêne est bien représenté, les effets de la sècheresse sont déjà bien visibles. D’où l’importance "de développer des espaces de concertation et de dialogue entre professionnels de la forêt et sociétés civiles à l'échelle des massifs". Et les élus des collectivités forestières auront "un rôle essentiel à jouer dans l'animation de cette médiation", relève François Bonnet.

Tout remettre sur la table

Les mécanismes d’adaptation naturelle sont en moyenne 10 fois trop lents et ne suffisent plus. Face aux aléas et aux incertitudes qui se cumulent, le forestier doit faire ses choix en anticipant sur le climat futur. "Il nous faut renforcer les capacités de surveillance par des nouvelles technologies, la télédétection, le Lidar, croisé à des placettes de terrain, pour avoir un suivi renforcé, pour pouvoir intervenir au bon endroit, au bon moment, avec anticipation et de façon raisonnée", développe François Bonnet. "Actuellement on remet sur la table tous nos guides de gestion. Il va falloir progressivement revoir tous nos schémas d’aménagement, réviser nos cadres généraux d’aménagement." Et peut-être assouplir. "C’est difficile parce que la gestion durable des forêts est très encadrée. Mais on voit bien qu'avec le changement climatique, il faut aussi accorder un peu de souplesse pour qu'on soit réactif." 

Le directeur adjoint de l’ONF insiste également sur un prérequis pour une gestion forestière adaptative réussie : la préservation des fonctionnalités des écosystèmes existants. Plusieurs mesures ont été engagées en ce sens notamment pour préserver les sols, par exemple en délimitant les zones de passage des engins forestiers. D’autres champs d’action comme l’équilibre forêt-gibier sont essentiels pour contribuer à la résilience des forêts (près de 50% des forêts domaniales sont en déséquilibre forêt-ongulés). 

Renouvellement des peuplements : la forêt mosaïque 

Le forestier sait désormais que doser le mélange d'essences est une mesure essentielle pour l’adaptation. La stratégie de l'ONF - sous le concept de "forêt mosaïque" - est de renforcer la diversification, le cas échéant par la plantation, et adapter les modes de sylviculture "pour pouvoir trouver le bon dosage d'essences qui permet de résister à l'évolution rapide du climat". Cela suppose de bâtir une filière des semences forestières. "On n'a pas vraiment les disponibilités d'essences diversifiées aujourd'hui et de graines pour pouvoir offrir une gamme très large pour les plantations. Mais cela, il faut y travailler", remarque François Bonnet. L'adaptation repose aussi sur des expérimentations et du suivi sur du temps long. À l’exemple du projet Giono, une expérience de migration assistée des essences, initié en 2011 par les équipes de l’ONF, en sélectionnant des chênes et hêtres du sud de la France pour les replanter plus au nord. 

"Nous ne pouvons plus promouvoir des méthodes qui détruisent notre outil de travail et tout forestier doit en prendre conscience. Actuellement, la sylviculture mélangée à couvert continu, dite la SMCC, nous paraît être la méthode la plus pertinente pour répondre à toutes les injonctions faites à la forêt", relève Emmanuel Nicolas, président de l’Association nationale des techniciens et gestionnaires forestiers indépendants (Anatef). "La diversité, le maintien du couvert, la régénération naturelle complétée si besoin par la migration assistée et une stabilité de la politique forestière seront les bases de l'adaptation au changement climatique", appuie-t-il. 

Des effectifs à conforter

Ce besoin de visibilité s’applique aussi aux moyens techniques et humains. "C’est important que l’on ait une politique forestière continue pour éviter les ‘stop and go’ qui sont préjudiciables à la montée en charge qui est nécessaire des capacités d'accompagnement, de gestion et de renouvellement des forêts", insiste François Bonnet. "Dans ce que l’on va affronter demain, il vaudra mieux qu'on soit tous partenaires. Et donc ce serait intéressant de remettre des moyens humains dans les services publics de l'ONF, du CNPF [Centre national de la propriété forestière], des DDT, pas nécessairement pour du contrôle", estime Emmanuel Nicolas. Pour François Bonnet, la formation des techniciens forestiers est également "quelque chose d'essentiel sur lequel il va falloir effectivement réinvestir". 

Feux de forêt : ne pas baisser la garde 

C’est le volet cardinal d'une stratégie d'adaptation des forêts au changement climatique, qui a été renforcé par la loi adoptée en 2023 suite à l’été 2022 et ses 60.700 hectares brûlés. "En la matière, il importe de continuer à étendre les dispositifs de prévention plus au Nord, au-delà de la zone historique du Sud et du Sud-Ouest. Car le premier danger destructeur de la biodiversité du stock de carbone forestier face au changement climatique, c'est le risque de destruction par le feu, on l'a vu cet été dans les Corbières", alerte le directeur général adjoint à l’ONF. La gestion forestière constitue "le premier levier de prévention des incendies, car par l'exploitation, on maintient, on régule le volume de biomasse, qui peut être le carburant pour les incendies", insiste-t-il. 

Depuis 2023, l’État a souhaité renforcer les moyens de la DFCI à l’ensemble du territoire national. Et les patrouilles sur le terrain en période sensible ont été doublées. Pour étendre cette mission d’intérêt général confiée à l’ONF dans l’hexagone, des effectifs supplémentaires ont été mobilisés - ou plus précisément redéployés : "On a redéployé 118 équivalents temps-plein pour répondre à la demande, à effectifs constants, ce qui nous a amené à supprimer des postes, notamment d'ouvriers forestiers, et à sous-traiter auprès d'entreprises de travaux forestiers les travaux d'entretien des plantations." "Est-ce que ces moyens sont suffisants aujourd’hui ? On a franchi une marche depuis 2023. On a mis en place des dispositifs dans des régions ou ils n’existaient pas notamment en Pays de la Loire, dans le Centre jusque qu’au quart nord-est (…) pour autant le changement climatique ayant vocation à s’aggraver il faudra se poser la question de la perspective des moyens", selon lui. Sachant que pour 2026 le cumul des demandes dépasse l’enveloppe et la capacité d’intervention qui ont été votés.

Mieux encadrer les coupes rases

Pour encadrer les coupes rases - l’abattage de l’ensemble des arbres d’une parcelle -, une pratique qui est surtout le fait des propriétaires privés et qui peut entraîner de vives controverses au niveau local, il existe toute une panoplie de mesures. Une expertise collective de 2023 sur les coupes rases et le renouvellement des peuplements forestiers en contexte de changement climatique en dresse un panorama complet, comme le rappelle, Guy Landmann, ancien directeur-adjoint du GIP Ecofor, qui en a coordonné les travaux. Une des informations à retenir, selon lui, c’est qu’il n’y a pas eu d’évolution majeure sur une trentaine d’années. Il y a eu une baisse très nette des coupes rases dans les forêts publiques et une augmentation relative dans les forêts privées (avec de fortes disparités régionales, la Nouvelle-Aquitaine concentrant actuellement la moitié de ces coupes pratiquées dans l’Hexagone). "Prévenir ou à défaut limiter les effets négatifs des coupes rases. C'est possible, mais ça nécessite un travail important, concerté et des moyens aussi. Légiférer, c'est possible, mais ça ne résout pas tout. Loin s'en faut. Encadrer techniquement, c'est nécessaire", estime cet ingénieur de l’Inrae à la retraite. Le nouveau projet de loi Daddue en cours de discussion au Parlement contient d'ailleurs des dispositions pour encadrer les grandes coupes rases puisque c’est une exigence de la directive RED III. 

 

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