Dans la Manche, les David contre les Goliath de la pêche

L'inquiétude grandit chez les pêcheurs de la Manche qui voient de plus en plus de navires-usines croiser dans les eaux françaises. La ministre déléguée chargée de la Mer et de la Pêche, Catherine Chabaud, a indiqué lors des Assises de la mer qui se tenaient à Cherbourg, les 18 et 19 juin, attendre les conclusions d'une concertation pour pouvoir interdire les navires de plus de 25 mètres.

La pêche artisanale a le vague à l’âme. Confrontée à la réduction des zones de pêche depuis le Brexit et à une série de crises liées aux coûts des carburants depuis quatre ans, elle doit faire face à la concurrence de véritables bateaux-usines dans les eaux côtières de la Manche et de la mer du Nord. Des navires de plus de 100 mètres de long, à l’image du Annie Hillina, baptisé aux Pays-Bas le 8 mai dernier, capables d’engloutir plus de 400 tonnes de poisson par jour. Ce qui suscite inquiétude et incompréhension chez les pêcheurs français qui demandent expressément l’exclusion des navires de plus de 25 mètres de la bande côtière française de 12 milles en Manche Est. Une position également défendue par les comités régionaux de Normandie et des Hauts-de-France.

"On ne joue plus à armes égales du tout", a martelé José Leprêtre, patron du chalutier Rose de Cascia, lors de la 16e édition des assises de la pêche, organisée les 18 et 19 juin à Cherbourg, par Ouest-France et Le Marin. 400 tonnes de poissons par jour ? "C’est ce que je pêche dans mon année", a-t-il soupiré, lors d’une table ronde intitulée "Pêche dans la Manche : quelle part pour les armements français ?". Et d’évoquer de nombreux "accrochages" avec des navires "anglo-néerlandais".

"C'est du pillage"

La division par deux de la zone de pêche consécutive au Brexit a exacerbé ces tensions. La Manche est "un endroit où 80% des espèces qui sont pêchées ne sont pas soumises à quotas, ne sont pas encadrées au niveau européen. Cela crée un appel d’air pour tout un tas de flottilles", a expliqué Dimitri Rogoff, le président du comité régional des pêches de Normandie. Il y a quelques semaines, l’arrivée de la seiche a entraîné un afflux. "100 bateaux étaient sur zone et une dizaine de français… C’est du pillage, c’est un massacre systématique. Et cela crée un préjudice pour les riverains", a-t-il dénoncé, avant de s’en prendre à la politique commune des pêches toujours calibrée pour la libre circulation des personnes, des marchandises, des capitaux… et des pêcheurs.

Fortement attendue par la profession, la ministre déléguée chargée de la Mer et de la Pêche Catherine Chabaud a déclaré lors de ces assises compter sur le plan Manche Est, qui visera à améliorer la planification maritime que les pêcheurs appellent de leurs vœux. "J’ai lancé une mission de concertation à l’échelle du territoire, dont les conclusions me seront remises en juillet. A ce stade, elle met en évidence une demande assez largement portée de réserver la bande côtière aux navires de moins de 25 mètres", a-t-elle dit. "Si le rapport final valide ces résultats, et avant de prendre une décision définitive, je lancerai une consultation auprès des Etats membres concernés, afin de les informer de notre volonté d’exclure les navires de plus de 25 mètres dans les 12 milles en Manche Est au regard des enjeux sensibles de cohabitation", a-t-elle assuré.

L’ancienne skippeuse a aussi annoncé défendre à Bruxelles, "sans attendre" la révision de la politique commune des pêches, "une demande de simplification et de facilitation des financements pour le renouvellement de notre flotte à travers un omnibus pêche". Il s’agirait d’autoriser l’octroi d’aides publiques pour la construction et la rénovation des navires ou l’acquisition de nouveaux navires pour les jeunes pêcheurs. Elle défend aussi dans le cadre de la révision en cours du cadre financier pluriannuel 2028-2034 un budget pour la pêche "a minima similaire à celui de la précédente période". "Nous sommes parvenus à obtenir récemment une nouvelle proposition doublant la proposition initiale", a-t-elle précisé. 

Stratégies de contournement

La ministre a également dit "croire profondément à une approche territoriale" car "chaque façade maritime a ses spécificités, ses flottilles, ses enjeux propres". "C'est pourquoi je veux que nous développions des projets pilotes qui tiennent compte de ces spécificités régionales, dans un travail étroit entre l'État et les collectivités à la fois pour répondre aux crises, faire émerger des navires décarbonés mais aussi mieux utiliser les fonds européens", a-t-elle déclaré, sur l'exemple du plan Manche Est.

Un autre sujet reste en suspens : les stratégies de contournement menées par les grands groupes étrangers, à l'instar de Parlevliet & Van der Plas qui possède le Annie Hillina. Un mécanisme décrit par le député Patrice Martin (RN, Seine Maritime), lors des questions au gouvernement, la semaine dernière. En achetant des navires disposant de quotas français, cette multinationale a "progressivement constitué une position dominante voire quasi monopolistique sur certaines espèces, comme le cabillaud, le merlan bleu ou le lieu noir". "Elle capterait près de 45.000 tonnes de quotas français, soit environ 15% de l’ensemble de nos droits de pêche." Selon la ministre, une parade a été introduite dans le code rural et de la pêche maritime en 2014, avec la notion de "lien économique réel". Il s'agit de "s’assurer que les bénéficiaires des quotas alloués à la France contribuent bien au dynamisme de l’économie littorale française". Le contrat stratégique de la filière pêche maritime française signé en février 2025 a prévu d'apporter une définition précise de cette notion qui doit se traduire dans un décret. Un groupe de travail a été constitué au sein du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins. "Le gouvernement suit les travaux en cours et sera attentif aux propositions qui en découleront", a déclaré Catherine Chabaud, en réponse au député.

 

Voir aussi

Abonnez-vous à Localtis !

Recevez le détail de notre édition quotidienne ou notre synthèse hebdomadaire sur l’actualité des politiques publiques. Merci de confirmer votre abonnement dans le mail que vous recevrez suite à votre inscription.

Découvrir Localtis