Baromètre du numérique : comment l'IA dessine de nouvelles fractures
L'édition 2026 du Baromètre du numérique, présentée le 6 février 2026 par l'Arcep, l'Arcom et l'ANCT, révèle une adoption fulgurante de l'intelligence artificielle générative par la moitié des Français. Un phénomène qui intervient alors que les fractures numériques traditionnelles demeurent, risquant de creuser un peu plus les écarts de pratiques.
© O. Devillers/ Anne Le Hénanff
Avec ses 4.145 répondants issus d'un panel d'internautes, de personnes non connectées et de jeunes adolescents, le baromètre du numérique réalisé par le Crédoc dresse une photographie inédite des mutations en cours. Et cette année, le zoom sur l'IA et les réseaux sociaux était particulièrement attendu alors que les pouvoirs publics projettent de nouvelles mesures de régulation.
Adoption accélérée de l'IA
48% des Français déclarent ainsi utiliser des outils d'IA générative, contre 20% en 2022 au lancement de ChatGPT. "Cette adoption est plus rapide que celle de Facebook et du smartphone", a souligné le représentant de la DGE Michel Schmitt. Ceux-ci avaient mis 7 ans pour atteindre la moitié de la population contre 3 ans pour l'IA. Une accélération qui, selon lui, "montre l'importance d'être extrêmement réactif dans les politiques publiques".
Un tiers des utilisateurs recourt quotidiennement à l'IA, une proportion qui grimpe à 51% chez les 18-24 ans. Le marché se concentre massivement autour de ChatGPT, utilisé en priorité par 63% des usagers d'IA générative, loin devant Gemini (13%) et Le Chat (6%). Pour Zacharia Alahyane, membre du collège de l'Arcep – l'autorité a une mission de régulation de l'IA aux côtés de l'Arcom –, "ces chiffres interrogent sur la liberté de choix des utilisateurs".
Côté usages, la recherche d'informations arrive en tête (73%), suivie de la rédaction et traduction de textes (58%), de la génération d'idées (57%) et de l'aide aux devoirs (44% des utilisateurs, 68% chez les 12-17 ans). L'IA induit des changements d'usages profonds : 48% préfèrent par exemple l'IA pour la programmation à des outils traditionnels et les moteurs classiques restent privilégiés par 59% des utilisateurs, mais déjà 28% lui préfèrent l'IA. Les gains de temps (41%) et la facilité d'utilisation de l'IA (33%) dominent leurs motivations.
Un nouveau vecteur d'exclusion numérique
Derrière cette rapidité d'adoption massive se profilent de nouvelles fractures. Si deux Français sur cinq (41%) se déclarent "compétents" pour utiliser l'IA générative, seulement 11% s'estiment "très compétents". "De fait, l'IA nécessite de maîtriser l'art du prompt. Il y a un apprentissage à faire", relève Michel Schmitt.
Le "manque de confiance sur les données" constitue un frein à l'usage de l'IA évoqué par 30% des répondants, ces réticences étant inversement proportionnelles au niveau d'usage. S'ajoutent les habitudes ancrées (28%), le déficit de compétences (26%), la question environnementale n'étant évoquée que par 5% des répondants.
On retrouve ensuite l'âge et la catégorie sociale dans les marqueurs de la fracture de l'IA. Elle est utilisée par 85% des 18-24 ans contre 15% des 70 ans et plus, 76% des cadres mais seulement 38% des ouvriers et 19% des retraités. Si la progression est globale, elle est beaucoup moins marquée chez les retraités et les ouvriers. "Si nous laissons faire, l'IA ne sera pas un levier d'émancipation, mais un accélérateur d'inégalités", a commenté la ministre du numérique Anne le Hénanff.
Freins et blocages persistants
Cette nouvelle fracture intervient alors que beaucoup de difficultés demeurent. De fait, 41% des Français rencontrent des freins à l'usage du numérique au quotidien, en hausse de 3 points par rapport à 2024. Avec 22%, le manque de maîtrise des outils arrive en tête (+2 points), 12% ont un équipement inadapté, 9% ont des difficultés d'accès à internet et 8% n'ont pas d'équipement. Coté avancées, on notera que la situation des zones rurales tend à s'égaliser avec les zones urbaines en termes de connectivité, la fibre représentant désormais 78% des connexions.
Par ailleurs, une certaine hostilité des Français au numérique subsiste. Un sur trois considère que le numérique "ne facilite pas sa vie quotidienne", ce chiffre monte à 60% chez les non-diplômés. À l'inverse, il tombe à 26% des diplômés du supérieur. Soulignant la persistance de ce tiers de mécontents, Thomas Macaluso, chargé d'études à l'ANCT invite à "nous interroger sur la manière dont le numérique est déployé dans notre société".
Maintenir des interlocuteurs humains
Côté accompagnement, l'étude montre que les premiers aidants restent les Français eux-mêmes. 57% affirment avoir fourni une aide, principalement auprès de leur famille (36%) ou de leurs proches (21%). Cette aide concerne plus particulièrement les démarches administratives. Dans 27% des cas, l'aidant réalise directement la démarche à la place de la personne.
Les Français réaffirment par ailleurs leur souhait d'avoir des interlocuteurs humains dans les administrations (notre article du 9 février 2026). En cas de question, 44% privilégient un échange téléphonique avec un agent, 34% un échange physique ou un échange par mail. Se déplacer s'avère cependant plus efficace : 72% de relances abouties avec un déplacement contre 67% au téléphone et 55% par courrier.
On notera aussi que si 48% des Français ont eu affaire à un chatbot, mais 26% seulement s'en disent satisfaits, soit à peine plus que les déçus (23%). Au-delà, 20% demandent à "avoir le choix" de ne pas utiliser les outils numériques.
Une exposition massive aux contenus problématiques
Le Baromètre 2026 consacre un volet inédit aux risques rencontrés sur les plateformes en ligne, offrant des arguments aux partisans de leur régulation.
90% des personnes déclarent utiliser les réseaux sociaux et plateformes de partage de vidéos, dont 46% quotidiennement. Mais cette présence massive s'accompagne d'une exposition préoccupante aux contenus inappropriés : près de deux tiers des utilisateurs (64%) déclarent avoir été confrontés "souvent" ou "de temps en temps" à des contenus problématiques sans l'avoir demandé. Les jeunes sont particulièrement touchés : 91% des 18-24 ans sont concernés, contre 78% des 25-39 ans.
Les contenus les plus fréquemment rencontrés sont : les fausses informations (52%), les insultes (38%) les contenus haineux ou discriminatoires (35%) qui viennent devant les contenus pornographiques, la cruauté envers les animaux et les troubles alimentaires (tous 3 à 31%).
Les utilisateurs manifestent cependant une réelle conscience des mécanismes de recommandation. 80% estiment que les algorithmes peuvent leur montrer du contenu faux ou trompeur, 63% qu'ils les poussent à passer plus de temps sur les applications, et 50% qu'ils influencent leurs opinions à leur insu. Face à cette situation, 50% des utilisateurs tentent d'influencer leur fil d'actualité en likant ou commentant les contenus souhaités, 72% des utilisateurs préféreraient un affichage non personnalisé des contenus et 44% des utilisateurs ont déjà signalé des contenus problématiques, mais une majorité ne connait pas la suite donnée.
"Ces chiffres démontrent la nécessité d'une régulation effective des plateformes" a souligné Benoît Loutrel, membre du collège de l'Arcom. Le règlement européen impose notamment aux très grandes plateformes (plus de 45 millions d'utilisateurs européens) d'évaluer et d'atténuer les risques systémiques, d'améliorer la transparence algorithmique et de renforcer les dispositifs de signalement.