Bureautique : la Cour des comptes enjoint l'État à sortir de sa dépendance à Microsoft

Dans un rapport publié le 22 octobre, la Cour des comptes déplore une trop grande dépendance de l'État à l'éditeur américain. Les ministères passés au libre relèvent de l'exception et La Suite de la Dinum reste à conforter. Elle appelle à basculer vers des suites libres en mode cloud et à davantage de dialogue avec les acteurs privés.

Saisie par une initiative citoyenne, la Cour des comptes a remis son rapport sur les outils bureautiques et collaboratifs de l'État. Le périmètre concerne environ 860.000 postes de travail. Les collectivités sont hors périmètre mais retrouveront les questions auxquelles elles sont confrontées.

Microsoft fait de la résistance

La Cour y constate que, malgré leur liberté de choix, presque tous les ministères utilisent la suite Microsoft Office. Les quelques administrations ayant franchi le pas du libre, comme la gendarmerie nationale, la DGFiP, l’Intérieur ou encore quelques dizaines de milliers de postes au sein de l'Éducation nationale, sont l'arbre qui cache la forêt. Elle note au passage que la satisfaction des agents est "globalement identique", qu’il s’agisse de solutions libres ou propriétaires.

L'enquête de la Cour montre surtout que la majorité des ministères souhaite conserver Microsoft Office, en mettant leurs espoirs dans des solutions hébergées en France labellisées SecNumCloud. Or Bleu, offre intégrant MS365 portée par Capgemini et Orange, est toujours en attente du label de l'Anssi. Surtout, elle ne règle pas la question de la dépendance à un éditeur soumis au Cloud Act américain.

C'est du côté des outils collaboratifs que les choses ont le plus bougé. L’offre "La Suite" portée par la Dinum est qualifiée de "robuste", les développements libres sur lesquels elle repose étant jugés "probants". Tchap et Visio, devenus obligatoires, voient leur usage progresser. La Dinum comptait 368.000 utilisateurs actifs sur Tchap fin 2025, 27.000 pour Visio.

Le libre : un gisement d'économies

La Cour estime à 100 millions d’euros en 2025 le coût des outils bureautiques et collaboratifs, chiffre calculé à la louche du fait du manque de données des ministères. Dans ce total, 61 millions vont aux licences, dont les quatre cinquièmes à Microsoft. Cette dépense a augmenté de 50% en cinq ans, notamment du fait des augmentations décrétées par l'éditeur de Redmond. Elle représente 87 euros par poste en moyenne, mais avec de très forts écarts : 20 euros à l’Intérieur contre 378 euros à la Culture.

La Cour évalue les économies possibles à 30 à 65 millions d’euros par an si tous les ministères suivaient le modèle de Bercy ou de l'Intérieur, en généralisaient des logiciels libres hébergés sur leurs propres serveurs. À l’inverse, le recours à MS 365 ou à Bleu coûterait jusqu’à 130 millions d’euros de plus par an qu’une suite libre.

La Suite, de son côté, a quelques marges de progression. Docs n’est pas un véritable traitement de texte et la messagerie n’offre pas toutes les fonctions d'interfaçage nécessaires à de grosses organisations. La Cour demande donc de s’engager "dès 2027" vers des outils libres interministériels en mode cloud, avec un plan de migration de trois à quatre ans maximum. 

Une méthode perfectible

Outre les ministères récalcitrants, la rue Cambon pointe une affaire de méthode côté Dinum. Elle fait écho aux critiques émises ces derniers mois par les acteurs du secteur (voir notre article). Le comité stratégique de filière a en effet dénoncé une concurrence de fait de l’État sur certains outils développés par la DSI de l'Etat. Quant au Conseil national du logiciel libre, il cite l'exemple de l’Allemagne. L'entreprise publique ZenDiS y conseille toutes les administrations, collectivités locales comprises, et passe commande à des entreprises pour assembler la suite libre OpenDesk.

La Dinum se voit aussi reprocher un recours excessif aux freelances : les développements libres sont effectués essentiellement par des indépendants recrutés via un marché conçu initialement pour les start-up d’État. Un modèle "pas adapté pour l’édition logicielle professionnelle", tranche la Cour. Globalement, le suivi des prestations n’est "pas du niveau attendu" ajoute-t-elle, ce dont la Dinum a convenu. La Cour recommande donc à la Dinum de s’appuyer davantage sur des sociétés spécialisées dans le libre, sans renoncer à son indépendance vis-à-vis des éditeurs.

Elle demande aussi d’associer les ministères à sa feuille de route et d’intégrer la bureautique à la gouvernance interministérielle. Dans sa réponse, le Premier ministre "accueille favorablement" les recommandations, la création d’Ariane au 1ᵉʳ janvier 2027 devant contribuer à renforcer la cohérence des choix numériques de l'État en l'inscrivant dans une trajectoire pluriannuelle.

 

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