Climat : l'association Canopée met en garde sur la chute du puits de carbone forestier
L'association de protection des forêts Canopée alerte dans un rapport publié ce 29 juin sur le décrochage du puits de carbone forestier en France qu'elle impute à la hausse de la demande en bois pour des usages énergétiques. Plutôt que de chercher à augmenter les prélèvements en bois comme le propose la dernière version de la Stratégie nationale bas-carbone soumise à consultation publique, il faudrait au contraire les limiter, "ce qui implique de réorienter les aides publiques d’un soutien massif au bois énergie vers une sylviculture plus respectueuse des écosystèmes et une meilleure transformation des volumes récoltés en bois d’œuvre", préconise Canopée.
© Larrousiney CC BY-SA 4.0
"La chute du puits de carbone forestier français n’est pas une fatalité liée au seul changement climatique : elle est, pour une part significative, le résultat de choix politiques identifiables et réversibles", assènent les auteurs du rapport sur le puits de carbone forestier publié ce 29 juin par l'association de protection des forêts Canopée. "L'enjeu est considérable, et très largement sous-estimé", écrivent-ils, car selon eux, "la préservation du puits de carbone est aussi importante que la réduction des émissions [de gaz à effet de serre] pour atteindre la neutralité carbone et contenir l’ampleur du dérèglement" climatique.
Baisse de la quantité de carbone absorbée par les forêts depuis le début des années 2000
Les puits de carbone, qui absorbent et stockent le carbone de l'atmosphère, doivent en effet permettre de compenser les émissions de CO2 incompressibles que les efforts de sobriété et les progrès technologiques n'auront pas permis d'éliminer à l'horizon 2050. Parmi ces puits de carbone, les forêts sont le "premier contributeur", explique Canopée. Mais selon le rapport 2025 du Citepa, l'organisme de référence chargé du suivi des émissions de gaz à effet de serre, la quantité de carbone absorbée par les forêts françaises a baissé de plus de moitié depuis le début des années 2000.
Une chute qui s'explique par trois facteurs : la hausse de la mortalité des arbres, leur croissance plus lente et l'augmentation des "prélèvements" (coupes), explique Canopée. Or, avec la troisième Stratégie nationale bas-carbone (SNBC), l'exécutif "va précipiter la chute du puits de carbone", alerte Canopée. Ce document, régulièrement amendé par le gouvernement, vise à permettre à la France d'atteindre en 2050 un équilibre entre émissions de carbone et absorption du carbone de l'atmosphère, définition de la neutralité carbone.
Une stratégie nationale bas-carbone qui risque d'aggraver la situation
L'ONG reproche à la dernière version de la SNBC, soumise à consultation publique, de prévoir "une augmentation de la récolte en forêt" de 53 à 60 millions de m³ à l’horizon 2030, qui va "dégrader le puits de carbone" de 11 millions de tonnes équivalent CO2 par an, selon ses calculs, "alors même que le Haut Conseil pour le climat estime qu’il manquera 16 MtCO2e/an à la France pour respecter ses engagements sur les puits de carbone", souligne-t-elle.
Cette augmentation des prélèvements est nourrie par la demande en bois pour des usages énergétiques, mais aussi par l'utilisation du bois comme d'une ressource censée participer à la baisse des émissions. Ce faisant, le gouvernement "sacrifie" les puits de carbone au profit de la baisse des émissions, ce qui constitue un jeu à somme nulle, déplore Canopée, mentionnant notamment les biocarburants à base de bois pour l'aviation.
Réduire les prélèvements et "geler le développement des projets industriels"
La trajectoire inverse - réduire les prélèvements à 50 millions de m³ - produirait un gain de 4,7 MtCO2e/an et permettrait à elle seule de combler l'écart relevé, "sans rupture technologique ni investissement massif", souligne l'association qui formule six recommandations. Elle préconise ainsi de fixer un objectif de récolte de bois à 50 millions de m³, contre environ 53 millions de m³ aujourd’hui, en inscrivant ce plafond dans la SNBC 3, dans le Plan national Forêt Bois qui doit être révisé en 2026 et en le rendant opposable aux soutiens publics à la filière. "Cette limite est la condition nécessaire au respect de l’objectif fixé par la France dans le secteur UTCATF (Utilisation des terres, changement d’affectation des terres et foresterie) à l’horizon 2030", insiste-t-elle.
Il faut aussi selon le rapport "geler le développement des projets industriels augmentant la pression de récolte en forêt (usines à granulés, biocarburants à base de bois, conversions de centrales charbon en biomasse)" et "réorienter le fonds Chaleur exclusivement vers des usages pouvant démontrer le recours à des résidus ou coproduits sans concurrence avec les usages matière, ou vers des alternatives décarbonées (géothermie, chaleur fatale, solaire thermique)".
Réorienter les aides publiques vers les petites et moyennes scieries
Pour tout nouveau projet consommateur de biomasse, il faudrait également "exiger" une "analyse préalable des besoins évitables : rénovation, efficacité énergétique, électrification, chaleur fatale et réduction des usages". Le rapport recommande aussi de "piloter la biomasse par des données ouvertes et des arbitrages territorialisés" en rendant publics les volumes consommés par installation, les zones d'approvisionnement et les aides perçues, en instaurant des "trajectoires régionales de mobilisation compatibles avec le maintien du puits forestier, révisables annuellement et intégrant les effets cumulés sur les sols, la biodiversité, l’eau et les usages matière".
Canopée juge aussi nécessaire de réorienter les aides publiques du bois-énergie vers les petites et moyennes scieries, "en particulier celles capables de valoriser les essences feuillues secondaires et les bois de crise". Elle préconise aussi de "porter à la moitié de la surface forestière exploitée la part gérée en sylviculture mélangée à couvert continu d’ici 2040". "Pour y parvenir, il faut investir massivement dans la formation des gestionnaires dès maintenant", souligne-t-elle. "Un jalon 2030 doit mesurer conjointement les surfaces engagées et le nombre de professionnels formés", conclut-elle.