Forêts : un rapport dénonce des coupes rases encore trop importantes au vu des enjeux climatiques
Selon un rapport de l'ONG Canopée publié ce 25 février, les coupes rases dans les forêts françaises semblent reculer mais demeurent trop importantes et trop concentrées pour répondre aux enjeux environnementaux et climatiques.
© Canopée
Entre mi-2018 et mi-2024, environ 61.000 hectares de forêts françaises ont fait l'objet chaque année de coupes rases, c'est-à-dire de "l'abattage de la totalité des arbres d'une parcelle", estime l'association Canopée, dans un rapport publié ce 25 février qui s'appuie sur l'analyse d'images satellitaires. Un nombre en adéquation avec le dernier observatoire des forêts de l'Institut national de l'information géographique et forestière (autour de 62.000 hectares par an de coupes rases entre 2015 et 2023).
Beaucoup de ces coupes sont liées à l'exploitation forestière, mais elles comprennent également les coupes sanitaires (arbres malades à la suite d'invasions de parasites) ou réalisées dans le but de planter de nouvelles essences plus adaptées au changement climatique.
Baisse en trompe-l'oeil
Sur les six années étudiées par Canopée, ces coupes apparaissent en baisse de 27%, mais il pourrait s'agir d'une diminution en trompe l'oeil, prévient l'association: un simple retour à la normale après un pic en 2018-2019 lié à la crise des scolytes (un insecte qui parasite les épicéas et les sapins), qui avait entraîné des coupes massives d'arbres infectés.
Selon l'ONG, "les forêts exploitées sont en moyenne entièrement rasées tous les 71 ans - un rythme bien trop court au regard du cycle de vie naturel d'un écosystème forestier". L'association estime que le ratio entre la surface totale des coupes rases depuis mi-2018 et la surface forestière totale du pays est de 2,1%.
"Cela peut sembler peu, mais en fait cette moyenne nationale cache de fortes disparités selon les régions", a souligné mercredi lors d'une table ronde Céline Lesot, écologue et chargée de campagne forêt, climat et biodiversité au sein de Canopée. Ainsi 60% des coupes rases sont concentrées en Nouvelle-Aquitaine, Bourgogne-Franche-Comté et dans le Grand Est, créant de fortes pressions locales, a-t-elle expliqué en citant l'exemple du Morvan.
Les coupes rases sont proportionnellement plus fréquentes en forêt privée qu’en forêt publique, ce qui révèle les failles de l’encadrement actuel, souligne aussi le rapport. "Ces coupes restent trop élevées et créent par ailleurs des effets cumulatifs préoccupants" sur les paysages, la biodiversité, les sols, mais surtout sur le stockage du carbone, élément important dans la régulation du réchauffement climatique, a relevé Céline Lesot.
"Top ten" des territoires les plus touchés
Le rapport présente le "Top ten" des territoires les plus impactés par les coupes rases. Sur la façade atlantique, outre les Landes de Gascogne, marquées par la sylviculture intensive de plantations de pin maritime, avec un modèle fondé sur la coupe rase tous les 35 à 50 ans, on trouve la forêt de la Double qui reprend le même modèle de sylviculture intensive de pin maritime avec en plus des coupes rases de peuplements feuillus. Plus au nord, le secteur Baugeois-Maine et Plaine de Thouars seconde le bassin aquitain pour l'approvisionnement en pin maritime quand ce dernier n’a pas de disponibilité en bois suffisante et les coupes rases ont lieu tous les 35 à 50 ans tandis que dans la plaine de Thouars, les coupes rases s’expliquent par la populiculture (peuplements de peupliers).
Dans le Limousin et le Périgord, où se pratique la sylviculture d’épicéas plantés grâce au Fonds forestier national (FFN) et arrivant aujourd’hui à maturité, des coupes rases de taillis de châtaigniers ont lieu tous les 25 à 30 ans. Dans la Montagne noire est aussi pratiquée une sylviculture de sapins ou d’épicéas plantés grâce au FFN et qui arrivent aujourd’hui à maturité. Dans le Livradois Forez, les coupes rases s'expliquent à la fois par la sylviculture de douglas, sapins ou épicéas plantés lors du FFN et qui arrivent aujourd’hui à maturité ou par les coupes sanitaires de peuplements scolytés
Autres territoires du "Top ten" : les plateaux et collines du Bas-Dauphiné (coupes rases de taillis de châtaigniers et de peuplements feuillus), le Clunisois et Mont du Beaujolais (sylviculture de douglas, sapins, épicéas et autres conifères), le Morvan, déjà cité (coupes rases de peuplements d’épicéas plantés lors du FFN et qui arrivent aujourd’hui à maturité ou coupes sanitaires de peuplements scolytés, coupes rases de peuplements feuillus, transformés en plantations de résineux) et l'Argonne (coupes rases de peuplements d’épicéas plantés lors du FFN et qui arrivent aujourd’hui à maturité ou coupes sanitaires de peuplements feuillus).
Puits de carbone fragilisé
Les forêts constituent le deuxième puits de carbone de la planète après les océans. Or, les coupes rases entraînent "un déstockage immédiat du carbone contenu dans la biomasse" des arbres, mais aussi des sols forestiers. Environ 11 millions de tonnes de CO2 ont ainsi été relâchées dans l'atmosphère chaque année entre mi-2018 et mi-2024 du fait des coupes rases, estime le rapport. Un chiffre "comparable au déficit observé dans l'absorption des puits naturels de carbone en France", pourtant essentiels dans l'atteinte des objectifs climatiques du pays, note Céline Lesot.
La Stratégie nationale bas carbone (SNBC-3), avec pour objectif la neutralité carbone d'ici 2050, actait aussi la dégradation du puits de carbone naturel sous l'effet du changement climatique (sécheresse, nouveaux parasites) ou des activités humaines (appauvrissement des sols), l'estimant à 25 Mt de CO2 absorbées en 2030 et 24 Mt en 2050, contre 37 Mt en 2023.
"Tout le monde cherche où est passé le puits naturel de carbone français. Or il existe un levier politique assez simple à mettre en place qui est de réduire les coupes rases", a déclaré Sylvain Angerand, ingénieur forestier et directeur de Canopée. Le rapport note par ailleurs à cet égard que 40% des coupes rases concernent des forêts anciennes, qui sont celles qui ont le potentiel le plus élevé de stockage du carbone.
Espaces protégés pas épargnés
Autre point jugé inquiétant par l'association : 25% des surfaces victimes de coupes rases sont situées dans les parcs naturels régionaux, avec un taux de 1,37% de coupes rases dans les zones Natura 2000, endommageant ces espaces aux enjeux de biodiversité pourtant particulièrement élevés, et mettant en exergue l'insuffisance de la réglementation.
Enfin le rapport indique que 18% des coupes rases sont effectuées sur des surfaces supérieures à 10 hectares par rapport à l'ensemble des coupes rases de la période mi 2018-2024. Or "plus les coupes rases sont grandes, plus elles ont des impacts environnementaux négatifs", souligne Canopée, mettant par ailleurs en garde sur la tendance à multiplier les coupes de petite taille - non soumises à autorisation - dans un même secteur.