Commerce rural : les épiceries automatiques se multiplient
Dans une cartographie du commerce rural, Api, précurseur des supérettes automatiques, éclaire sur la place grandissante que prennent ces nouvelles formules dans les campagnes.
© Mairie du Girouard
Depuis la première implantation d'une supérette autonome Api à Claix (Charente) en 2023, le modèle a fait florès. Aujourd'hui, on compte 156 supérettes de ce type dans 21 départements. L'idée est simple : tenter de compenser l'absence d'épiceries dans les territoires ruraux avec une solution automatisée. D'après l'Insee, en 2021, plus de 21.000 communes, soit 62%, ne disposaient d'aucun commerce de proximité, contre 25% en 1980. Et cette désertification commerciale a des incidences importantes sur la vie quotidienne des habitants ruraux (distance importante pour se rendre dans un commerce, dépendance à la voiture, difficulté d'accès aux produits essentiels, perte de lien social). Face à ces handicaps, "de nombreux acteurs publics, privés, associatifs, ont développé des approches différentes pour répondre à un même défi : remettre du service, du commerce et du lien dans des villages qui en manquent", indique Api dans une cartographie "inédite" des acteurs du commerce rural publiée le 5 juin 2026. Ce panorama montre la place grandissante de ces solutions 100% autonomes dans le paysage rural.
Les solutions 100% autonomes
Les dispositifs entièrement automatisés garantissent une accessibilité maximale (souvent 24h/24, 7j/7) pour un coût d'exploitation réduit. On y trouve des distributeurs à pain, à pizzas, à fromages, à œufs, à légumes de producteurs, des casiers connectés et des drives robotisés connectés aux enseignes de grandes et moyennes surfaces. La solution OuiDrop propose ainsi des casiers à température multiple (ambiant, frais, surgelé) qui permettent aux habitants de retirer leurs courses commandées en ligne. Ce modèle se développe à vitesse grand V, avec un objectif de 500 installations d'ici 2030.
Ces solutions, disponibles tout le temps ou presque, rompent avec le rôle de lien social que jouent les commerces de proximité, entre commerçants et habitants. Pour tenter de pallier ce manque de présence humaine, les créateurs de ces dispositifs mettent en avant la dynamique qu'ils créent. "Certaines communes ont pu valider la construction de lotissements grâce à cette dynamique, d'autres ont relancé un marché, deux jours par semaine. Là où la supérette est installée, des commerces vacants sont réouverts, explique Lucie Chaplain, responsable Impact Api. On observe des signaux positifs."
Le concept des supérettes Api
Le concept d'Api, inspiré d'une expérience suédoise et lancé il y a trois ans avec l'aide de la Banque des Territoires, correspond à un mobil-home léger en bois de 40 m2, ouvert 7 jours sur 7 de 5h à 23h, proposant quelque 700 références du quotidien - dont une bonne partie issue de Carrefour -, le tout en libre-service à partir d'un QR code. Un responsable, embauché localement en CDI, gère les stocks et approvisionnements. La supérette est installée sur un terrain appartenant à la mairie. "Il faut qu'il y ait 700 habitants minimum, un supermarché à plus de 5 à 6 minutes de route, et une route passante, précise Lucie Chaplain. On visite le terrain proposé et ensuite on signe une convention d'occupation du sol pour vingt ans avec la mairie", qui se charge du raccordement électrique et du terrassement du terrain. Une solution "clé en main" pour les communes, qui peinent souvent à attirer des commerces et à les maintenir sur leur territoire. Pour les grandes enseignes comme Carrefour, c'est un nouveau débouché. Ironie de l’histoire, c’est bien souvent l’implantation des grandes surfaces qui a entraîné la disparition des derniers commerces. En tout cas, la population semble y trouver son compte, comme le montre une enquête menée pour l'occasion (voir encadré ci-dessous).
Le modèle économique très vulnérable des commerces de proximité spécialisés
À côté de ce nouveau modèle en plein essor, les commerces de proximité plus traditionnels résistent tant bien que mal : les commerces spécialisés (boulangeries, boucheries, fromageries, …), les réseaux de franchise établi (Vival, Proxi, Carrefour Contact…) mais aussi les épiceries ambulantes et les camions itinérants alimentaires comme l'Épicerie locale favorisant l'entraide-ELFE lancé par le groupe Casino. Des commerces qui ont l’avantage de préserver le lien social, avec des commerçants en chair et en os, mais dont l’équilibre économique reste très vulnérable. Pour ces derniers, "la transmission et la reprise sont difficiles, signale le rapport, les marges étroites, et la clientèle insuffisante dans les villages les plus petits. Leur fermeture, fréquente depuis les années 2000, amplifie le phénomène de désertification commerciale." Les initiatives de l'économie sociale et solidaire complètent le panorama avec des circuits courts organisés, comme La Ruche qui dit oui, et des plateformes numériques de vente directe entre producteurs et consommateurs, ou les Amap, et les projets d'épiceries solidaires et coopératifs (Bouge Ton Coq !, 1.000 cafés, Le Mouvement des épis). S'ils tentent de mettre en avant les productions locales, ils dépendent souvent de bénévoles et peinent à s'imposer, comme les 1.000 cafés du groupe SOS (voir notre article du 25 avril 2023).
Les 31 nouveaux lauréats du fonds de soutien au commerce rural
L'État s'est saisi de cette question du développement du commerce rural, aux côtés de La Poste et de la Banque des Territoires, notamment à travers le fonds de soutien au commerce rural, créé en 2023 dans le cadre du plan France Ruralités, dont le gouvernement vient de tirer le bilan le 10 juin (voir notre article du 10 juin 2026). Depuis la création de ce fonds, et grâce à une enveloppe de 19,6 millions d'euros, près de 1.200 communes ont été soutenues dans la création de commerces, sédentaires ou itinérants, en zone rurale. Le 11 juin, le ministre chargé du commerce, Serge Papin, et le ministre délégué chargé de la ruralité, Michel Fournier, ont annoncé le soutien de 31 nouveaux lauréats pour ce dispositif. Ils sont répartis dans 10 des 13 régions métropolitaines*. Pour les auteurs du rapport, c'est la combinaison de l'ensemble de ces dispositifs qui permettra de répondre à la désertification commerciale. "La revitalisation rurale ne repose pas sur un modèle unique, mais sur une pluralité de solutions qu’il devient urgent de mieux documenter, comparer et articuler", soulignent-ils.
* 9 en Auvergne-Rhône-Alpes, 8 en Occitanie, 4 en Nouvelle-Aquitaine, 3 en Grand Est, 2 en Bourgogne-Franche-Comté, et 1 dans les régions de la Bretagne, du Centre-Val de Loire, de la Corse, des Hauts-de-France et des Pays de la Loire. 16 sont situés en zones France Ruralités Revitalisation (FRR) dont l’objectif est de renforcer l’attractivité des territoires ruraux.
› Les supérettes Api plébiscitées par les élusPour 79% de leurs clients, les supérettes Api ont un impact positif sur le dynamisme des villages ; 66% d'entre eux estiment même que la présence d'Api renforce leur attachement à leur commune. La solution de supérette développée par Api se développe rapidement sur le territoire et semble porter ses fruits, d'après une enquête menée par l'entreprise auprès des clients et élus en 2026 sur la base de deux questionnaires (400 répondants chez les clients et 82 chez les maires). Une grande majorité de maires (97,5%) disent constater une amélioration du quotidien des habitants de la commune. 92,4% estiment que cela donne une image plus attractive de la commune et 80% que cela contribue à la dynamique économique locale. Autres aspects positifs mis en avant par les clients interrogés : la complémentarité avec les autres commerces, une réduction de l'impact environnemental des courses et une meilleure maîtrise du budget consacré aux courses (économie directe sur les produits, sur les trajets évités et meilleure maîtrise de la consommation) et l'amplitude horaire très large. "On répond à tout un tas de besoins, assure Lucie Chaplain. De nombreuses personnes sont contentes de pouvoir faire leurs courses à des horaires décalés, des salariés du BTP, des soignants… On répond à une part d'oubliés." Parmi les points négatifs identifiés lors de l'enquête : les ruptures de stock, les vols et les incivilités, le paiement uniquement par carte bancaire (pas d'espèce, ni de ticket restaurant) et l'accessibilité et le parking, qui peuvent être considérés comme des nuisances pour les riverains. |