Crise agricole : les régions et les chambres montent en première ligne
Face à une crise agricole exceptionnelle liée à la sécheresse de l'été, régions et chambres d'agriculture prennent le relais du gouvernement, après le lancement de son plan d'urgence d'un milliard d'euros. Au-delà des problèmes de trésorerie, les régions s'investissent de plus en plus dans les équipements hydrauliques. Longtemps cantonnées à un rôle de cofinanceur, elles s'imposent sur les enjeux d'adaptation de l'agriculture au changement climatique.
© M.T/ Arnaud Delestre, Sébastien Windsor et Guillaume Lefort
"J’en appelle solennellement à une mobilisation de tous : banques, région, État et Europe." Après un été de canicules et de sécheresse sans précédent, le président de la région Grand Est, Franck Leroy, a sonné le tocsin, mercredi 9 septembre, pour demander "une réponse exceptionnelle" afin d’"éviter qu’une crise agricole ne devienne une crise d’endettement, puis un effondrement économique et humain". Quatre-vingt-quinze départements ont été soumis à des restrictions d’eau, dont 79 catégorisés en "crise" au plus fort de l’été, indique le ministère de l’Agriculture qui fait état de pertes de rendement pouvant dépasser 50%, voire 70 à 80% dans certains secteurs. L’élevage subit une forte dégradation des prairies et une pénurie de fourrages.
"Les agriculteurs ont vécu une crise sans précédent", a déclaré le président de Chambres d’agriculture France, le même jour, lors de sa conférence de presse de rentrée. Lui-même agriculteur en Normandie - une région jusque-là plus prémunie contre la sécheresse -, il n’a jamais vu ça : "Deux mois sans eau." Et jusqu’à quatre mois dans certaines régions. Le maïs enregistre une perte de 6 à 7 millions de tonnes sur un an, soit la plus mauvaise récolte depuis 1982, chiffre Chambres d’agriculture France. Pour les légumes, les pertes vont de 10 à 100% sur certaines cultures, ce qui risque d’engendrer des pénuries d’ici la fin de l’année avec des répercussions en chaîne sur les transformateurs tels que les légumeries. Pour les productions animales qui ont subi une surmortalité liée à la chaleur (notamment chez les volailles et les porcs), les abatages sont orientés à la baisse : -1,6% sur un an pour les volailles (jusqu’au -13% pour les canards à gaver), -7% pour les bovins, -3% pour les porcs... Avec cette mise en garde : certains producteurs en difficulté peuvent avoir tendance à réduire leur cheptel. "Les abattages repartent mais pour des questions de décapitalisation. On rentre dans un phénomène qui amènera à une baisse de production dans les années à venir", explique Sébastien Windsor, qui pointe un risque pour la souveraineté alimentaire. Exemple avec la viande de poulet dont les importations sont passées de 23,8% à 52% depuis 2000. Situation qui risque des s’aggraver avec les récents accords de libre-échange.
Risque inflationniste
Les chambres d’agriculture alertent aussi sur le retour du risque inflationniste. Le prix des légumes a déjà augmenté de 8% sur un an, d’après l’Insee. Pour Thierry Pouch, chef économiste chez Chambres agriculture France, on n’a toujours pas retrouvé le niveau de consommation d’avant Covid et "les arbitrages [des ménages] vont être renouvelés"...
La chute des rendements associée à l’augmentation des prix du carburant et des engrais dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient et à une augmentation des charges entraînent des "tensions sur les trésoreries partout", mais encore plus dans certaines zones fragiles, comme les zones intermédiaires ou les régions viticoles où la production devrait connaître une baisse de 17% par rapport à la moyenne 2021-2025.
"Nous avons beaucoup d’inquiétude pour la pérennité d’un certain nombre d’exploitations agricoles", s’alarme Sébastien Windsor. En présentant son plan Casi (Climat, Adaptation, Sécheresse, Incendie) de plus d’un milliard d’euros le 4 septembre, la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, avait évoqué de 30 à 35.000 exploitations en danger (lire notre article). Une estimation partagée par le réseau des chambres d’agriculture. "On sait hélas qu’on ne pourra pas sauver tout le monde", prévient Guillaume Lefort, vice-président du réseau et agriculteur en Seine-et-Marne. Il faut travailler selon lui à des mesures visant à "accompagner certains agriculteurs vers un changement de métier", "être en capacité de les former". "Le sujet pour nous, c’est de gérer la crise et d’éviter le surraccident", abonde Sébastien Windsor. Les chambres d’agriculture ont décidé de mener des "bilans fourragers" à titre gracieux ou presque, dans les exploitations, pour les aider à évaluer les besoins.
Un plan de 5 millions d'euros en Île-de-France
Dans cette course contre la montre, les régions ne sont pas en reste. Lundi, Valérie Pécresse a lancé en Île-de-France un plan d’urgence de 5 millions d’euros baptisé "Puissance agricole". Elle demande à l’État de mobiliser 5 millions d’euros supplémentaires pour sa région, sur les 235 millions d’euros du "fonds de réarmement" à la main des préfets, "afin de porter à 10 millions d’euros l’effort total immédiat en faveur de la ferme francilienne". La Bourgogne-France-Comté a mis en place des prêts à taux zéro et des avances de trésorerie. Une idée soutenue par les chambres d’agriculture, alors que se profile un plan de relance ou plan de rebond gouvernemental pour l’agriculture, afin d’aider la production à repartir, après le plan Casi. Attention à ne pas reproduire ce qui s'est passé avec les prêts garantis, met en garde, en filigrane, Franck Leroy : "Nous devons donner de l’oxygène aux agriculteurs, pas leur proposer simplement de la dette supplémentaire", souligne-t-il. Lui propose un dispositif permettant de reporter une annuité de capital, "sans pénalité ni frais supplémentaires, avec une mobilisation conjointe de l’État, de l’Union européenne et de la région Grand Est".
"Le changement climatique c’est moins d’eau l’été et plus d’eau l’hiver"
Au-delà des mesures d’urgence, la question de l’eau s’impose de plus en plus comme une priorité des régions. L’Occitanie, en particulier, a annoncé début août le soutien à 52 nouveaux projets d'hydraulique agricoles destinés à moderniser les réseaux d'irrigation, sécuriser les prélèvements ou développer des lieux de stockage. Une action qui s'inscrit "dans une stratégie régionale de long terme pour sécuriser la ressource en eau et accompagner le monde agricole", avec une enveloppe de 58 millions d'euros sur la période 2023-2027. L’Île-de-France aussi souhaite doubler le rythme de progression des surfaces irrigables. Alors qu'elle a gagné "un peu plus de 500 hectares de surfaces irrigables par an au cours des dix dernières années", elle se fixe l’objectif de "dépasser 1.000 hectares supplémentaires par an".
"Cette question de l’irrigation est la meilleure des assurances", martèle Arnaud Delestre, premier vice-président de Chambre d’agriculture France, appelant à "sortir des ornières idéologiques". À présent que la loi d’urgence à assoupli le cadre, "il y a un besoin d’investissements sur le stockage", estime-t-il, rappelant que les lieux de stockage sont aussi "indispensables pour lutter contre les incendies". "Le changement climatique c’est moins d’eau l’été et plus d’eau l’hiver", insiste Sébastien Windsor, qui dit avoir "du mal à comprendre pourquoi on a de telles oppositions". Même si, selon lui, la sécheresse de l’été a fait bouger les lignes.