Dans les quartiers prioritaires, une envie d’entreprendre bien réelle mais freinée
Dans les QPV, malgré une forte appétence pour l’entrepreneuriat (qui concerne près d’un habitant sur cinq), le passage à l’acte reste entravé par l’isolement social, des inégalités persistantes, notamment entre hommes et femmes, et un contexte économique incertain. Entre aspiration à l’indépendance et stratégie de repli, les dynamiques entrepreneuriales y demeurent contrastées, selon l'indice entrepreneurial français (IEF) 2025, dévoilé mardi 24 mars par Bpifrance Le Lab.
© BPI France le lab et C.M
Depuis le 1er janvier 2024, la France métropolitaine compte 1.362 quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), un nouveau découpage qui intègre désormais 3,7 millions d'adultes. Bien que cette extension géographique complexifie les comparaisons historiques, elle confirme néanmoins une tendance de fond : l’énergie entrepreneuriale est là. En 2025, selon le dernier volet de l'Indice entrepreneurial français (IEF) 2025, dévoilé le 24 mars par Bpifrance Le Lab, plus de 750.000 personnes résidant dans ces quartiers sont engagées dans une démarche entrepreneuriale, soit 22% de la population locale. Pourtant, derrière ce chiffre global, les disparités s'accentuent.
Des intentionnistes jeunes, confiants mais isolés
Le paysage entrepreneurial des QPV se distingue d’abord par la jeunesse de ses acteurs. Un intentionniste sur deux y a moins de 30 ans, contre un sur trois à l'échelle nationale. Ces jeunes porteurs d'idées affichent une assurance frappante : 90% se disent aptes à décider et à négocier, un score supérieur à la moyenne nationale (80%).
Cette confiance se heurte cependant à une forme d’isolement social, qui s’apparente à un véritable "handicap dans la course à l’entrepreneuriat", souligne Bpifrance : ils sont nettement moins nombreux à évoluer dans un environnement comptant des chefs d’entreprise dans leur cercle proche (28% contre 48% pour les jeunes urbains hors QPV). Un déficit de "modèles" ou de mentors qui pèserait lourdement sur la transformation de l'idée en réalité.
Par ailleurs, et tandis que les hommes maintiennent leur dynamique (3 sur 10 sont dans la chaîne), les femmes semblent marquer le pas. Elles ne sont plus qu'une sur sept à participer à l'aventure entrepreneuriale en 2025, contre une sur cinq en 2023. Un reflux qui, selon Bpifrance, souligne la fragilité de l'entrepreneuriat féminin dans des zones où les politiques publiques d'accompagnement n'ont pas encore pleinement pénétré les nouveaux périmètres.
De l'entrepreneuriat "passion" à l'entrepreneuriat "refuge"
Le rapport du Lab de Bpifrance note également un glissement des motivations. Si la volonté d'indépendance reste le moteur principal, "l’entrepreneuriat de contrainte (créer son emploi) fait désormais concurrence à l’entrepreneuriat par choix". Dans un contexte où 30% des habitants ont subi un changement de situation professionnelle lié à la conjoncture, l’entrepreneuriat devient parfois une solution de repli plutôt qu'un rêve absolu : il s’agit davantage de s’assurer un emploi que d’une aspiration idéale.
Ce réalisme nouveau s’accompagne d’une certaine vigilance. Loin d’être des têtes brûlées, les candidats à l’entreprise en QPV s'avèrent plus attentistes que la moyenne, souvent retenus par une situation professionnelle jugée satisfaisante ou par la crainte de perdre le peu qu'ils ont acquis. Ainsi, six intentionnistes sur dix se disent satisfaits de leur statut actuel et font état de moins de stress que la moyenne. Ce contexte, moins "pressant" qu'en 2021 lors de la sortie de crise sanitaire, incite à la prudence. "La volonté d’entreprendre pourrait donc toujours être là, mais la conjoncture serait moins propice à passer le cap", résume l’IEF. En 2025, l'échéance des projets est lointaine : deux tiers des intentionnistes ne savent pas encore quand ils franchiront le pas.
La reprise d’entreprise, une voie privilégiée
Une singularité notable émerge toutefois des données 2025 de Bpifrance : une préférence marquée pour la reprise d'entreprise plutôt que pour la création ex nihilo. 72% des intentionnistes des QPV préféreraient en effet reprendre l'entreprise dans laquelle ils travaillent, contre seulement 5% au niveau national. Ce chiffre suggère une voie de passage à l'acte concrète, ancrée dans la connaissance du terrain et de l'outil de travail.
Selon Bpifrance, le principal défi reste donc l'accompagnement. "C’est à nous de transformer cette énergie en trajectoires concrètes, souligne Marie Adeline-Peix, directrice exécutive chez Bpifrance. En allant au plus près des quartiers, en rendant visibles les solutions, en soutenant chaque parcours, nous pouvons lever les freins." Car si le potentiel est là, il demeure sous-exploité : les quartiers représentent 7% de la population, mais ne pèsent que pour 4% de la force entrepreneuriale nationale.