Datacenters : une frugalité bonne pour la concurrence et indispensable au respect des objectifs climatiques
Les besoins en électricité des centres de données pourraient tripler d'ici 2035. Dans une étude publiée en décembre, l'Autorité de la concurrence alerte sur les risques de préemption de ressources par certains grands acteurs et invite à faire de la frugalité un critère de sélection des opérateurs. Concomitamment, l'Ademe a publié des scénarios prospectifs montrant que cette frugalité était indispensable au respect des objectifs climatiques.
Le corollaire de la course à l'IA est l'explosion des besoins en puissance de calcul avec la construction de centres de données très gourmands en énergie et en eau. Alors qu'un datacenter classique nécessitait entre 10 et 25 MW, ceux dédiés à l'IA dépassent couramment les 100 MW, soit l'équivalent de la consommation annuelle de 100.000 foyers selon l'Agence internationale de l'énergie. Aussi l'accélération des investissements souhaitée par l'État au nom de la souveraineté numérique va peser sur la demande d'électricité. RTE estime que la consommation liée aux centres de données pourrait tripler en 15 ans, passant de 10 TWh au début des années 2020 à une fourchette de 19 à 28 TWh en 2035 – soit près de 4% de la consommation électrique nationale. Et au-delà de l'électricité, les datacenters consomment beaucoup d'eau. Selon l'Arcep, ces prélèvements ont représenté 0,6 million de m³ en 2023 (+19% par rapport à 2022), auxquels s'ajoutent 5,2 millions de m³ pour produire l'électricité.
Risque de préemption des ressources électriques
Si l'autorité de la concurrence s'est penchée sur le sujet dans une étude publiée le 17 décembre 2025 c'est qu'elle voit un risque de préemption des ressources électriques par quelques grands acteurs. De fait, les leaders américains de l'IA comme OpenAI, Amazon ou Google sécurisent leur approvisionnement électrique en achetant des capacités nucléaires ou renouvelables. En France, Data 4 a de son côté signé en septembre 2025 un contrat d'allocation de long terme adossé à la production nucléaire (CAPN) avec EDF, pour lui assurer 40 MW à des tarifs avantageux sur douze ans. Ces pratiques pourraient cependant induire des "risques de discrimination voire de refus d'approvisionnement" estime l'autorité.
Encadrer l'expansion des datacenters
La concurrence entre les usages électriques affecte ensuite les territoires concentrant les infrastructures de calcul, comme l'Île-de-France et Marseille. Face au risque de saturation dans ces zones, l'État a identifié 65 sites favorables à l'accueil de centres de données dans l'ensemble des régions, dont 16 dans les Hauts-de-France. Il s'agit pour la plupart d'anciens sites industriels ou de terrains prêts à l'emploi situés à proximité de centrales électriques. Une procédure dite "Fast Track" mise en place en mai dernier par RTE permet aux demandeurs de forte puissance (400 MW à 1 GW) de bénéficier de délais raccourcis : 3 à 4 ans contre 5 à 7 ans actuellement.
En parallèle, le projet de loi de simplification de la vie économique, en cours d’examen, promet d'accélérer les démarches administratives pour les centres de données en les classant comme projets d’intérêt national majeur.
Toutefois, l'Autorité souligne que cette expansion doit être "encadrée par des politiques d'aménagement du territoire" pour éviter d'aggraver la pression foncière et les atteintes à la biodiversité. Elle s'inquiète aussi du risque de préemption du foncier attractif par quelques grands acteurs "au détriment d'autres projets, y compris en dehors du secteur de l'IA".
IA frugale et potentiel green washing
L'implantation des datacenters passe ensuite par l'examen des dossiers des investisseurs, les territoires étant particulièrement attentifs à la maitrise de leur empreinte environnementale. L'Autorité de la concurrence pointe cependant un risque de "green washing" avec des promesses fantaisistes, les acteurs pouvant être tentés de fournir des "données biaisées", voire de s'entendre sur "la non-communication des données environnementales".
Rejoignant l'Arcep, l'autorité souligne qu'aujourd'hui "les données disponibles sont parcellaires, peu comparables, voire contradictoires" alors même que "la frugalité peut être un paramètre de concurrence". Elle note qu'il n'existe pas encore de "méthodologie partagée" pour évaluer l'impact environnemental, rendant les comparaisons difficiles voire impossibles.
Plusieurs référentiels sont cependant dans les tuyaux : le référentiel Afnor pour l'IA frugale, des projets de normalisation européens (CEN) et internationaux (IEEE, UIT, ISO). Pour l'Autorité, la standardisation des données environnementales du secteur constitue une priorité. Car seules des données fiables et transparentes permettront d'éviter "qu'une poignée d'acteurs bénéficient d'un avantage décisif" et de faire de la frugalité un véritable levier de différenciation pour les acteurs plus petits, notamment européens.
› La frugalité, seule option pour respecter les objectifs de neutralité carboneLe 6 janvier 2026, l'Ademe a publié 5 scénarios prospectifs sur l'évolution de la consommation électrique des datacenters en France jusqu'en 2060. Face à l'essor du numérique et de l'IA, l'étude propose cinq scénarios contrastés : "Génération frugale" (le plus sobre, avec dénumérisation et moratoire sur les nouvelles constructions), "Coopérations territoriales" (développement concerté avec les territoires, encadré par des normes sans moratoire, ciblant les usages prioritaires pour la santé, l'environnement et la société tout en favorisant les synergies locales), "Technologies vertes" (innovation technologique et souveraineté numérique), et "Pari réparateur" (compensation des impacts par la technologie). Dans le scénario tendanciel, la consommation induite par les usages français serait multipliée par 3,7 d'ici 2035, avec deux tiers des traitements réalisés à l'étranger dans des pays au mix électrique plus carboné. Selon les scénarios, la consommation électrique française en 2060 varie d'une division par deux à une multiplication par sept. L'étude souligne le potentiel de récupération de la chaleur fatale (entre 4 et 13 TWh nets en 2035, notamment via le Liquid Cooling) et conclut que seules des politiques de sobriété volontaristes, mobilisant pouvoirs publics, entreprises et citoyens, permettront d'atteindre le "zéro émission nette" en 2050. |