Égalité femmes-hommes : "Si la ruralité ne crée pas les inégalités de genre, elle les amplifie", selon un rapport

Une étude de l'Institut Terram et de l'association Rura s'attaque à l'image d'Épinal de la femme rurale. Les profils sont multiples, les parcours hétérogènes, les situations familiales contrastées. Mais un facteur les relie toutes : la distance. Distance au travail, aux services publics, aux soins, à la formation, aux lieux de sociabilité. "Vivre à la campagne agit comme un puissant amplificateur d'inégalités" pour les femmes, estime le rapport qui parle même d'un "malus rural du genre". 

"Si la ruralité ne crée pas les inégalités de genre, elle les amplifie", dénonce une étude de l'Institut Terram et de l'association Rura publiée lundi 8 décembre 2025. Ce phénomène touche 11 millions de femmes, soit un tiers des Françaises, vivant sur 91,5% du territoire et "rarement considérées dans les politiques publiques, les données statistiques ou les récits contemporains", estiment les auteurs. 
Ce rapport met en lumière un "malus rural du genre" : si les mécanismes de domination masculine existent partout, la faible densité démographique et l'éloignement les transforment ici en piège économique pour les femmes vivant en zone rurale. "On a une image d'Épinal qui empêche de voir les inégalités systémiques", pointe Salomé Berlioux, directrice générale de l'association Rura et co-auteure de l'étude, dénonçant une vision romancée qui masque la réalité sociale. "Un pays ne peut prétendre avancer vers l'égalité femmes-hommes tout en laissant dans l'ombre un tiers de ses citoyennes", conclut le rapport.  

Une même expérience structure le quotidien : l'éloignement

Loin de la figure monolithique de la "femme rurale", l'étude révèle plutôt une réalité composite : 
- 32% appartiennent aux catégories socioprofessionnelles inférieures ;
- 23% aux catégories socioprofessionnelles supérieures ;
- 45% sont inactives. "Non par choix, mais sous l'effet de carrières discontinues, de temps partiels subis et d'un marché du travail moins diversifié", souligne le document. 

En dépit de cette diversité, une même expérience structure le quotidien : l'éloignement. Écoles, médecins, formations, services administratifs… en ruralité, chaque démarche requiert temps, carburant et organisation... de telle sorte que l'immense majorité de ces coûts logistiques retombe sur les femmes, selon les auteurs.  

La contrainte de mobilité pèse sur les choix professionnels

Pour les auteurs, cet engrenage commence par une géographie implacable régie par la règle du "1 kilomètre = 1 minute". Dans ce quotidien où chaque trajet est incompressible, la dépendance à la voiture individuelle devient totale. "À la campagne, le moindre déplacement nécessite un véhicule, mais celui-ci reste inégalement partagé au sein du couple", alerte le rapport. Lorsqu'il y a deux voitures, "Monsieur a souvent la plus récente et la plus fiable, tandis que Madame récupère la vieille voiture pour gérer le travail et les enfants", témoigne Isabelle Dugelet, maire de La Gresle (Loire), village de 850 habitants.

Cette contrainte de mobilité pèse aussi lourdement sur les choix professionnels : faute de transports ou de permis, certaines renoncent à travailler ou acceptent des postes moins qualifiés mais plus proches. Anaïs, 31 ans, habitante de Tonnay-Boutonne (Charente-Maritime), en a fait l'amère expérience : elle a refusé un poste mieux payé car il était "trop loin géographiquement". 
Sa carrière se heurte aussi au sexisme ordinaire, encore vivace dans ces zones où les employeurs sont rares : une promotion lui a récemment été refusée à cause de sa grossesse, son patron ne voyant "pas le sexisme là-dedans", confie-t-elle.

"Théorie du pot de yaourt"

La maternité accélère la précarité : avec 8 places de crèche pour 100 enfants (contre 26 en ville), l'arbitrage financier sacrifie "rationnellement" la femme, aux revenus inférieurs. C'est elle qui s'arrête, nourrissant un "appauvrissement silencieux". Pendant que les hommes investissent dans le durable (les murs de la maison, la voiture neuve), les femmes assument les dépenses courantes et périssables, comme l'alimentation ou l'habillement des enfants. C'est la "théorie du pot de yaourt" popularisée par l'essayiste Titiou Lecoq et décrite par Félix Assouly, de l'association Rura et co-auteur du rapport : "L'argent des femmes disparaît dans le quotidien, tandis que celui des hommes construit du patrimoine." En cas de rupture, l'homme repart avec la maison et la voiture, la femme avec... rien.

Assignation à résidence par la pauvreté, un piège en cas de violence 

Cette fragilité économique piège les femmes dans le couple : 27% des rurales (21% des urbaines) estiment qu'elles ne s'en sortiraient pas financièrement en cas de séparation, contre seulement 9% des hommes. Ophélie, 36 ans, vit concrètement cette statistique en Gironde. Mère de trois enfants, elle est contrainte de cohabiter avec son ex-conjoint malgré leur séparation. Cet isolement géographique piège les victimes de violences, confirme Isabelle Dugelet : le "signalement passe souvent par l'école". 
En pratique, dans un territoire où tout le monde connaît tout le monde, aller porter plainte n'a rien de l'anonymat des grandes villes. "On craint d'être vue, reconnue, jugée. On redoute que l'agent de gendarmerie auquel on va devoir se confier connaisse notre conjoint ou qu'un membre de notre belle-famille travaille à la mairie. Cette proximité sociale transforme une démarche vitale en exposition publique", décrit l'étude. Ce contexte explique pourquoi les territoires ruraux concentrent près de la moitié des féminicides (47%) alors que "seuls 26% des appels au 3919 proviennent des régions principalement rurales", souligne le rapport : "Il ne s’agit pas d'une moindre violence, mais d'un moindre recours." 

Accès aux soins 

Au-delà du portefeuille et de la sécurité, c'est l'accès aux soins qui pâtit de la distance et des déserts médicaux. Alex, 44 ans, mère de deux ados, s'est heurtée à un mur pour obtenir une mammographie en Charente-Maritime. "J'ai essayé Saintes, puis Cognac, puis Rochefort... Ici, il y avait presque un an d'attente", énumère-t-elle.  Elle a finalement dû profiter d'un séjour chez ses parents en banlieue parisienne pour obtenir un rendez-vous immédiat via Doctolib, illustrant la fracture territoriale.

La domination est aussi spatiale : "Monsieur est dehors" aux tâches valorisantes, "Madame est dedans", résume Salomé Berthioux. Ce sentiment d'illégitimité dépasse la sphère privée et freine l'engagement politique local. Une femme se demande toujours "est-ce que je vais être compétente ?, une question qu'un homme ne se pose jamais", tranche la maire Isabelle Dugelet, déplorant le manque de candidates aux municipales. 
Les auteurs plaident pour une "conception universelle" ciblant les "utilisateurs extrêmes" : si une solution fonctionne pour une mère isolée dans la Creuse, elle sera efficace pour tout le monde.

Effet cumulatif entre genre et territoire dès le lycée

L'inégalité semble enfin se fabriquer dès l'adolescence. L'étude met en évidence un effet cumulatif entre genre et territoire "dès le lycée". Les choix d'orientation sont plus contraints, les ambitions plus vite bridées par la réalité de l'offre locale. "Les conséquences sont plus lourdes lorsque les alternatives sont rares", soulignent les auteurs. 
À 18 ans, l'exode étudiant joue un rôle décisif. En un an, il modifie profondément la structure démographique des territoires. Celles qui restent sont plus souvent issues de milieux modestes, plus dépendantes des ressources locales, plus exposées aux arbitrages familiaux défavorables à la poursuite d'études. Partir devient un choix socialement et économiquement discriminant.

› À propos de la méthodologie 

Notons que l'étude - menée auprès de 5.052 personnes âgées de 18 ans et plus, constituant un échantillon représentatif de la population française adultes - s'appuie sur une approche mixte (un volet quantitatif d'ampleur et un volet qualitatif approfondi). Selon la grille communale de densité de l'Insee, les espaces ruraux regroupent environ un tiers des Français majeurs, ce qui permet, au sein de l'échantillon, de disposer d'un sous-groupe de 1.660 répondants vivant en ruralité. Et, "parce que l'objet de l'étude est centré sur les femmes rurales, un suréchantillon dédié a été constitué : 1 016 femmes âgées de 18 ans et plus résidant en zone rurale ont été interrogées, avant d'être réintégrées selon leur poids réel par un redressement statistique", précise le rapport. 
L'échantillon a été établi selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, type de territoire et région), et l'ensemble des répondants a été interrogé par questionnaire auto-administré en ligne (CAWI) entre le 26 septembre et le 1er octobre 2025. Toutefois, la brièveté de l'enquête (6 jours) et le fait qu'elle ait été menée par le biais d'un questionnaire auto-administré en ligne, peuvent constituer des biais structurels dans la mesure où cela interroge sur la profondeur des récits, l'impossibilité de relance, de prise en compte du non-verbal — autant d'éléments centraux en sociologie qualitative, a fortiori sur des sujets intimes (travail, maternité, isolement, violence, charge mentale…).

 

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