Incendies : les forestiers privés dénoncent le manque de moyens et des "normes contradictoires"
La fédération des forestiers privés a répondu ce 28 juillet à l'appel d'Emmanuel Macron à "rebâtir une forêt différente", adaptée au changement climatique, en affirmant que ce travail était déjà en cours malgré la "suspension" de fonds de soutien par le gouvernement et des "normes contradictoires". Dans un entretien à l'AFP, Arthur Guérin-Turcq, géographe auteur d'une thèse sur l'incendie de la forêt de La Teste-de-Buch (Gironde) de 2022 appelle à savoir aussi "ne pas replanter" à certains endroits.
© Sebastien ORTOLA -REA/ Le Porge, 27 juillet
Au lendemain de la visite d'Emmanuel Macron en Gironde où un mégafeu a brûlé plus de 42.000 hectares de la forêt des Landes de Gascogne depuis le 22 juillet, la fédération des forestiers privés a répondu ce 28 juillet aux déclarations du président de la République. "On devra, on le sait, replanter et rebâtir une forêt différente" parce que "l'on doit s'adapter aux "conditions structurelles de changement climatique", "à la pression de l'habitation et du tourisme qui s'est déployé ces dernières décennies", avait relevé le chef de l'État.
"Adapter les forêts aux changements climatiques est le quotidien des forestiers. En fonction des contraintes du sol, du climat et de l'usage du bois demandé par la société, nous oeuvrons au renouvellement forestier et à la pérennité de la forêt. Tandis que le gouvernement a suspendu le fonds de soutien et n'a jamais remis en question des normes qui sont contradictoires avec une gestion active et durable", a indiqué la fédération Fransylva dans une déclaration écrite à l'AFP.
La forêt des Landes de Gascogne est l'une des plus exploitées en France par la filière bois. La quasi-monoculture du pin maritime, la mécanisation de l'exploitation mais aussi la proximité avec les habitations la rend particulièrement sensible aux risques d'incendie, renforcé par le changement climatique (sécheresse, canicule...).
"La pression de l'urbanisme est réelle : il faut intégrer dans les documents d'urbanisme une zone tampon inconstructible à moins de 50 mètres des bois, mieux faire respecter les obligations légales de débroussaillement (OLD) et reclasser au cadastre les 3,8 millions d'hectares de forêts encore classés agricoles", a répondu Fransylva aux propos de l'État.
La fédération rappelle que la priorité est de stopper l'incendie et qu'"un état des lieux précis des dégâts permettra ensuite d'en mesurer les conséquences et de définir les actions les plus adaptées pour accompagner la restauration des forêts dans une logique de gestion durable", conclut Fransylva.
Après l'incendie de Fontainebleau, Fransylva avait aussi dénoncé la baisse des financements publics pour le renouvellement forestier et des "discours dangereux cherchant à mettre la forêt sous cloche", prônant l'intervention des forestiers et non la "sanctuarisation".
Mi-juillet, le gouvernement a annoncé "un grand plan d'investissement pour la forêt française" (lire notre article). La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, a souhaité que 100 millions d'euros du fonds vert 2027 "soient dédiés à l'adaptation de la forêt".
› Après les incendies, un géographe appelle à savoir aussi "ne pas replanter"Planter moins d'arbres, introduire des feuillus, mais aussi "briser un tabou" : celui de "ne pas replanter" à certains endroits. Arthur Guérin-Turcq, géographe enseignant à Sorbonne Université, a écrit sa thèse sur l'incendie de la forêt de La Teste-de-Buch (Gironde) de 2022. Il répond à l'AFP sur la manière dont la forêt pourrait être reconstruite après les incendies en Gironde et dans les Landes. Comment le reboisement a-t-il été fait après les incendies de 2022 ? Il y a eu un reboisement à l'identique après 2022. Certains ont même reboisé un peu trop rapidement parce qu'après l'incendie il faut laisser le sol se reposer, se régénérer au moins 2-3 ans et certains ont replanté même avant. Et surtout, ils ont replanté de la monoculture de pins maritimes. Il y a quelques petites évolutions, mais qui sont tout à fait à la marge : on va planter quelques feuillus en lisière de parcelle, mais c'est tout à fait insuffisant par rapport aux défis, aux enjeux qui se posent aujourd'hui. Emmanuel Macron appelle à "replanter et rebâtir une forêt différente". Comment ? Est-ce qu'il ne faudrait pas mettre moins d'arbres à l'hectare ? Parce que là, on a des forêts très, très denses avec beaucoup de pins sur un hectare, c'est une forêt qui n'a jamais été aussi dense. Réduire peut-être aussi le volume de pins à replanter, introduire des feuillus en lisière, recréer des zones humides - c'est absolument nécessaire. Et surtout, je pense que c'est peut-être aussi le moment de briser un tabou qui est de replanter, mais aussi ne pas replanter. Est-ce qu'on pourrait aussi faire autre chose que de la forêt là où il y en avait ? Tout le monde est attaché à la forêt - moi le premier, étant propriétaire forestier à Saumos (Gironde), là où le feu est parti - mais je pense qu'autour des villages ce serait une folie de replanter. Il faut mettre en place une 'trame rouge', c'est-à-dire un plan d'aménagement où on crée des coupures de combustible, à commencer autour des villages, où on met à distance les pins... On ne peut réfléchir uniquement en termes de rentabilité de l'activité, il y a quand même l'enjeu de la protection et de la sécurité des populations qui doit primer. Et c'est ça qui aurait pu se jouer en 2022 et qui ne s'est pas joué finalement. Est-ce que le pin maritime pose problème ? Il faut éviter de trop focaliser sur le pin maritime. Les forêts qui sont uniquement de conifères et de résineux sont plus sèches et donc elles favorisent la propagation du feu par rapport aux forêts mixtes qui sont plus humides et ont tendance à réduire la vitesse de propagation du feu. Mais le débat à tendance à se cliver sur le fait que d'un côté il y aurait le pin maritime qui serait une mauvaise essence par nature et il y aurait les feuillus - le chêne par exemple - qui seraient de bonnes essences. En fait, c'est évidemment plus compliqué. Le problème c'est la façon dont le pin maritime est cultivé. C'est plus la monoculture, intensive, avec une homogénéité de cette forêt de pins maritimes qui est problématique et doit être interrogée. Quels sont les enjeux économiques ? C'est une forêt qui est à 90% privée - en France c'est trois quarts privé, mais le ratio est beaucoup plus élevé en forêt landaise... Il y a des propriétaires de toutes les tailles mais l'acteur central en forêt landaise, c'est les coopératives forestières qui agencent le territoire parce que les propriétaires s'en remettent à ces coopératives pour gérer la forêt. Elles ont une activité à la fois de conseil et de gestion. (...) Il y a eu du productivisme, une industrialisation de cette forêt (...) et aujourd'hui on fait des rotations de plus en plus courtes, les arbres poussent de plus en plus vite et ça va vers un bois de moins bonne qualité destiné à la papeterie, à commencer par les cartons d'emballage. Des associations écolo l'appellent de façon péjorative la forêt Amazon ! |