Les images créées par l'IA s'invitent dans la campagne des municipales

La campagne des municipales en cours confirme l'ampleur prise par l'IA générative. Les images générées par l'IA, associées aux réseaux sociaux, sont identifiées comme l'une des principales menaces aux processus démocratiques. Avec elles arrivent aussi les premiers débordements et contentieux. Et face au risque d'instrumentalisation par des acteurs étrangers, l'État a décidé de renforcer la coordination entre l'Arcom et Viginum. 

Désormais à la portée de n'importe qui, les détournements d'images par l'IA prolifèrent et exaspèrent. À Guéret, dans la Creuse, Marie-Françoise Fournier (sans étiquette) a annoncé son intention de porter plainte le 6 janvier 2026 après la diffusion d'images générées par IA la mettant en scène "dans des situations désavantageuses" relaie France Bleu. "Une de ces images ose même dire que je me suis enrichie à la mairie de Guéret, c'est de la pure diffamation", s'indigne la maire, dénonçant "la politique des boules puantes". Dans les Landes, à Soustons, c'est une vidéo encore plus dégradante qui a conduit Frédérique Charpenel (DVG) à déposer plainte le 8 décembre. L'élue y apparaissait "avec un visage déformé en rictus faisant un doigt d'honneur", accompagné de "propos très grossiers" a confié l'élue à France 3.

Réalité enjolivée ou déformée

L'IA est aussi utilisé pour enjoliver voire déformer la réalité. À Strasbourg, Virginie Joron, tête de liste RN, a provoqué une polémique en publiant sur TikTok des vidéos utilisant des images générées par IA pour illustrer la "saleté" de la ville. Des rues jonchées de déchets, des visuels lugubres... qui n'ont jamais existé. À Toulouse, une photo truquée montrant François Briançon, candidat de la gauche unie, serrant la main d'un candidat LFI a circulé sur les réseaux sociaux, visant à faire croire à une "alliance secrète". Le candidat a dénoncé des "méthodes dignes de Trump". Dans les deux cas, les contenus litigieux ont fini par être retirés.

La loi Sren insuffisante ?

Cette multiplication des dérives n'a pas échappé aux parlementaires. Dans une question datée d'octobre 2025, le sénateur Hugues Saury (LR) a alerté sur "l'insuffisance de l'encadrement juridique des deepfakes en période électorale". Pointant une augmentation de 140% de l'utilisation des deepfakes en France en 2024, il estime que les sanctions prévues par la loi Sren (15.000 euros d'amende) sont "trop peu dissuasives". Quant au référé prévu par la loi de 2018, il permet certes d'agir dans les trois mois précédant une élection, mais reste "trop lent face à la viralité des contenus falsifiés générés par intelligence artificielle".

Dans sa réponse, publiée le 5 février, le gouvernement soutient la solidité de la loi Sren et rappelle que le règlement européen sur l'IA, applicable en août 2026, imposera le marquage des contenus générés, avec des amendes pouvant atteindre 15 millions d'euros. Il rappelle surtout le dispositif de surveillance mis en place pour identifier les contenus avant qu'ils ne se répandent.

Scrutin municipal sous haute surveillance

Et à un an de l'élection présidentielle, le gouvernement se préoccupe surtout des menaces d'ingérences étrangères, les municipales n'étant pas immunisées même si les cas relatés ci-dessus ont semble-t-il une origine locale. Il vient à cet effet de renforcer les pouvoirs de Viginum et la coordination entre les services compétents dans le cadre d'une" stratégie nationale de lutte contre les ingérences étrangères" dévoilée le 11 février (voir ci-dessous).

Un décret présenté en conseil des ministres a élargi les pouvoirs de Viginum, lui permettant de collecter les données issues des petites plateformes comme Discord, où "se préparent aujourd'hui souvent les raids et campagnes de manipulations menés depuis l'étranger". Jusqu'ici limité aux plateformes dépassant 5 millions de visiteurs mensuels, le service peut désormais surveiller l'ensemble de l'écosystème numérique. 

Et pour les municipales des 15 et 22 mars, Viginum a annoncé publier un "bulletin d'information chaque semaine" sur les tentatives d'ingérences détectées. L'entité va par ailleurs travailler avec l'Arcom – compétente sur la surveillance des processus démocratiques, la régulation des plateformes et les deepfakes hors ingérences étrangères - pour "évaluer l'état de la menace" et "envisager les mesures de réponse adéquates".

Une réserve électorale pour les algorithmes ?

En parallèle, on signalera un rapport d'information de l'Assemblée nationale des députés Alain David et Laetitia Saint-Paul consacré à "l'irruption de l'intelligence artificielle dans les ingérences étrangères". Il propose des mesures supplémentaires pour réguler les deepfakes et les réseaux qui les relaient. 

Parmi les 18 propositions, on notera l'instauration d'une "réserve algorithmique pré-électorale" imposant aux plateformes de suspendre leurs systèmes de recommandation durant une période définie avant le scrutin. Ils suggèrent aussi de leur imposer d'indiquer un "score d'artificialité" sur tous les contenus générés par IA. Il permettrait aux citoyens de savoir "dans quelles proportions l'IA a été utilisée" pour créer images, vidéos ou textes.

Une stratégie nationale de lutte contre les ingérences centrée sur la coordination et la détection

Publiée le 11 février 2026, la stratégie nationale 2026-2030 de lutte contre les manipulations de l'information, coordonnée par le SGDSN via Viginum identifie l'IA générative comme un accélérateur majeur de la menace. 

Les deepfakes, la synthèse vocale et la génération automatisée de textes abaissent drastiquement le coût des opérations d'ingérence tout en les rendant moins détectables. À horizon 2030, le risque s'étend au-delà de la production de contenus : les stratégies adverses pourraient cibler directement les corpus d'entraînement des modèles et les couches d'indexation, notamment dans l'espace francophone, moins volumineux. 

Pour y répondre, le Datalab de Viginum sera transformé en centre d'excellence IA, en lien avec l'Inesia, le PEReN et l'Inria, fournissant notamment des outils aux vérificateurs de faits et aux médias. La stratégie prévoit l'intégration des services d'IA générative dans le périmètre de régulation du DSA et un "dialogue permanent" avec les plateformes. 

En période électorale, un réseau de coordination et de protection des élections (RCPE) réunira Viginum, l'Arcom, la commission des comptes de campagnes et le ministère de l'Intérieur pour coordonner la détection et la réponse aux ingérences.

 

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