Marie Massart, présidente de Terres en Villes : "L’alimentation est l’un des leviers pour agir sur le réchauffement climatique"

Les Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation 2026 qui se sont tenues à Dijon les 21 et 22 septembre 2026 ont mis en évidence une mobilisation croissante des territoires pour transformer notre système alimentaire. Multiplication des initiatives de démocratie alimentaire, montée en puissance des politiques alimentaires locales, approche “Une seule santé”… Le point avec Marie Massart, 2e adjointe au maire de Montpellier déléguée à la politique alimentaire, l’agriculture urbaine et la médiation écologiste, et présidente de Terres en Villes, co-organisateur des Assises.

Localtis - L’été caniculaire et les incendies de ces derniers mois ont-ils eu une incidence sur l’édition 2026 des Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation ?

Marie Massart - Pas vraiment sur l’organisation. Nous préparons cet événement très en amont, puisqu’il se tient tous les deux ans. Les territoires n’ont d’ailleurs pas attendu la crise climatique pour agir. L’objectif des Assises est précisément de créer un rendez-vous régulier permettant de partager les expériences et de s’inspirer des initiatives menées ailleurs. Les 21 et 22 septembre, 400 contributions ont ainsi été présentées, parmi un nombre encore beaucoup plus important de projets soumis au comité de sélection.

En revanche, nous espérons que le contexte climatique de cet été contribuera à accélérer la prise de conscience. Elle nous semble encore insuffisante chez les décideurs, les entreprises et l’ensemble des acteurs de l’alimentation. Celle-ci constitue en effet un levier majeur pour agir sur le réchauffement climatique. On parle beaucoup de l’alimentation locale et de la question des transports, alors que ce n’est pas le facteur le plus déterminant : ce sont avant tout les modes de production agricoles qui ont un impact important. Il est donc indispensable de faire évoluer notre système alimentaire et d’accélérer fortement la transition.

Quels sont les principaux enseignements des Assises de Dijon ?

Nous observons de plus en plus d’initiatives dans les territoires. C’est un élan collectif considérable et très encourageant, qui nourrit l’espoir de changer de modèle et d’engager une transition agroécologique et alimentaire plus ambitieuse.

À chaque édition, de nouveaux participants nous rejoignent. Cette année, 1.200 personnes ont participé aux Assises, sur 1.500 inscrits, contre 900 participants à Montpellier en 2024. Cette mobilisation croissante montre que de plus en plus de territoires s’emparent de ces enjeux.

Nous constatons également une progression du nombre d’élus spécifiquement chargés de la politique alimentaire. Jusqu’à présent, j’étais l’une des rares adjointes au maire à disposer d’un portefeuille consacré à l’alimentation. Auparavant, ces sujets étaient souvent rattachés à l’éducation et traités principalement à travers la restauration scolaire.

Disposer d’un véritable portefeuille d’adjoint au maire, avec des moyens et un champ d’action élargis, offre beaucoup plus de marges de manœuvre qu’un mandat limité aux cantines scolaires.

Quelles autres évolutions ont été mises en évidence lors de ces Assises ?

Nous avons pu constater la multiplication des projets de démocratie alimentaire, notamment à travers les expérimentations de Sécurité sociale de l’alimentation. Plus d’une centaine ont été recensées.

L’objectif est double : permettre aux consommateurs d’accéder plus largement à une alimentation de qualité, choisie, tout en donnant aux producteurs la possibilité de vivre dignement de leur activité. Le principe est que chacun contribue selon ses moyens et que, en retour, chaque personne dispose d’un montant régulier consacré à son alimentation, utilisable auprès de producteurs, de marchés, de commerces ou de restaurants conventionnés par la caisse.

Montpellier a été pionnière en matière de solidarité alimentaire dès 2023. Nous constatons désormais une multiplication de ces expérimentations dans les territoires, ce qui pose évidemment la question des moyens nécessaires pour les faire vivre.

L’une des principales priorités de la déclaration finale des Assises consiste précisément à demander aux décideurs nationaux et européens de donner davantage de moyens aux territoires pour leur permettre d’agir dans la durée. Pourquoi cette question est-elle si importante ?

La question des moyens, notamment financiers, nous préoccupe fortement. Il n’est donc pas surprenant qu’elle arrive en tête des priorités des participants aux Assises.

Les moyens consacrés aux Projets alimentaires territoriaux (PAT) ont déjà fortement diminué. Nous estimons, par exemple, que 80 millions d’euros seraient nécessaires pour ces projets.

Nous avons besoin de moyens pour expérimenter de nouveaux systèmes, mais aussi pour agir en amont, dans la prévention, et en aval, dans la réparation. Le coût de l’inaction est également considérable. Le rapport du Secours catholique sur le prix de notre alimentation, publié en 2024, estime à 19 milliards d’euros par an le budget consacré à compenser et réparer les dégradations sociales, sanitaires et environnementales liées aux dysfonctionnements de notre système alimentaire.

Au-delà des moyens financiers, vous demandez également une évolution de la législation. Pourquoi ?

Certaines dispositions législatives limitent aujourd’hui notre capacité d’action. C’est notamment le cas des marchés publics pour les cantines. La réglementation européenne ne nous permet pas d’introduire directement un critère de localisation pour privilégier une alimentation locale.

Nous y parvenons en intégrant d’autres critères dans nos marchés publics, mais cela demande énormément de moyens humains et rend les procédures beaucoup plus complexes. Nous souhaitons donc faire évoluer la loi et instaurer, dans le domaine alimentaire, une forme d’exception comparable à l’exception culturelle.

Autre exemple : l’aide alimentaire. Des déductions fiscales sont aujourd’hui accordées aux supermarchés qui donnent leurs surplus alimentaires aux associations. L’intention est positive, puisqu’il s’agit d’éviter le gaspillage. Mais ce dispositif peut aussi produire un effet pervers : il permet à l’agroalimentaire de surproduire et aux supermarchés de se débarrasser de leurs invendus à moindre coût, voire sans coût grâce à la défiscalisation.

Pour les associations, la situation est parfois beaucoup moins favorable. Elles peuvent se retrouver avec des produits dont les dates de consommation sont très proches ou dont la qualité n’est pas toujours satisfaisante. Cela pose également une question de dignité : on ne peut pas considérer que les personnes qui ont recours à l’aide alimentaire doivent recevoir les restes du système.

Là encore, une évolution de la législation serait nécessaire.

La première priorité adoptée porte sur l’approche "Une seule santé", qui devrait, selon les participants, être intégrée à l’élaboration des politiques publiques. De quoi s’agit-il ?

Le concept "Une seule santé" consiste à ne pas considérer uniquement la santé humaine, en s’interrogeant sur ce que nous avons dans notre assiette, mais à prendre également en compte la santé animale et celle des écosystèmes.

Dans le domaine alimentaire, cela signifie regarder simultanément la qualité des aliments et les maladies liées à l’alimentation, mais aussi l’exposition aux pesticides ; la santé et le bien-être des animaux d’élevage ainsi que les maladies transmissibles entre animaux et humains ; et enfin la santé des écosystèmes, à travers la qualité de l’eau et des sols, la biodiversité, la pollution ou encore le climat.

Cela implique également de prendre en compte les systèmes de production, les pratiques agricoles et d’élevage ainsi que l’utilisation des ressources naturelles.

Nous devons avoir cette vision globale en tête, plutôt que de nous intéresser uniquement à ce que les consommateurs ont dans leur assiette.

Sur cette question, le réseau des Assises continuera à travailler avec des chercheurs, comme nous le faisons déjà à Montpellier. L’objectif est aussi de faire en sorte que l’ensemble des politiques publiques contribuent à cette approche "Une seule santé".

Prenons l’urbanisme : il pourrait par exemple intégrer davantage la nécessité de préserver des refuges pour certaines espèces animales, comme les chauves-souris. Il faut développer cette approche globale de la santé - humaine, animale, végétale et celle des écosystèmes - et créer des passerelles avec les autres politiques publiques, au-delà de la seule politique alimentaire.

L’une des 18 recommandations des Assises consiste à garantir une gouvernance territoriale et les moyens nécessaires pour gérer durablement la ressource en eau. Pourquoi cette question ne figure-t-elle pas parmi les cinq priorités retenues dans la feuille de route ?

Les territoires ne sont pas tous confrontés de la même manière à la question de l’eau, même si celle-ci constitue une préoccupation générale.

Le 22 septembre, j’ai d’ailleurs cosigné une contribution collective publiée dans La Tribune, avec plusieurs élus, dont Philippe Lemanceau, président des Assises territoriales de l’agroécologie et de l’alimentation 2026 et vice-président de Dijon Métropole délégué à la biodiversité, à la transition alimentaire et à l’agriculture périurbaine. Nous y défendons l’idée que la souveraineté alimentaire est désormais indissociable de notre capacité à préserver, gérer et partager l’eau, qui constitue un bien commun.

Les cinq priorités finales ont été déterminées par un vote. Nous avons élaboré collectivement la déclaration des Assises, puis 452 votants se sont prononcés sur cinq priorités. L’eau ne constitue donc pas une préoccupation de même intensité pour tous les territoires.

Qu’entendez-vous par souveraineté alimentaire ?

Nous ne revendiquons pas l’autonomie alimentaire. Nous cherchons en revanche à développer des circuits aussi courts que possible, à la fois en distance et en nombre d’intermédiaires, et à favoriser une production locale.

La souveraineté alimentaire, c’est notre capacité à maîtriser nos circuits d’approvisionnement, à agir sur les prix, à travailler avec les territoires et à structurer localement les filières.

En quoi consiste la nouvelle feuille de route des Assises ?

La déclaration issue des Assises 2026, que nous avons adressée aux responsables politiques nationaux, a une vocation de plaidoyer.

Nous allons poursuivre notre travail collectif pour construire du consensus, rechercher des dénominateurs communs et accélérer la transition agroécologique et alimentaire, qui est absolument nécessaire.

La dimension sociale et démocratique est également essentielle. Nous devons donner aux citoyens les informations nécessaires pour leur permettre de faire leurs propres choix. C’est cela, la démocratie alimentaire. Les expérimentations de la Sécurité sociale de l’alimentation participent pleinement à cette démarche.

 

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