Michel Fournier : "En matière de carte scolaire, on arrive à un climat plus apaisé"

Mardi 30 juin, Michel Fournier, ministre délégué chargé de la ruralité, participait, aux côtés d'Édouard Geffray, ministre de l'Éducation nationale, de Françoise Gatel, ministre de l'Aménagement du territoire, et de Marie-Pierre Vedrenne, ministre déléguée chargée de la citoyenneté, à une visioconférence réunissant les préfets, recteurs et directeurs académiques des services de l'Éducation nationale (Dasen) des dix-huit départements engagés dans l'expérimentation sur la démographie scolaire. Pour Localtis, il revient sur les enjeux actuels de la construction de la carte scolaire en milieu rural.

Localtis - Avez-vous des remontées de terrain particulières cette année à propos de l'élaboration de la prochaine carte scolaire ?

Michel Fournier - Cela fait trente ans que j'ai une responsabilité de président d'association d'élus, cela fait trente ans que j'ai des remontées. Il y a eu des années où ça a été pire. Une chose est sûre, il y a plus de clarté dans les propos, pas seulement du ministère [de l'Éducation nationale], mais au niveau des Dasen. Aujourd'hui, dans beaucoup de départements, on perd des enfants – dans les Vosges, on en perd huit cents par an –, et ça n'était jamais dit aussi crument. Toujours dans mon département, il y a trois ou quatre ans, la Dasen a fait des réunions spécifiques pour expliquer l'évolution démographique des Vosges. Alors, je ne dis pas qu'il y a une acceptation, mais on a fait de la pédagogie, et il était temps car l'Éducation nationale et la pédagogie dans ce domaine-là, c'était parfois un petit peu difficile. D'ailleurs, Édouard Geffray l'encourage, il souhaite qu'il y ait des concertations partout, notamment dans le cadre des observatoires des dynamiques territoriales pour qu'on puisse intégrer le fait qu'il y aura forcément et obligatoirement des fermetures, des changements et une nouvelle façon de se rapprocher quand c'est possible.

Comment se traduit ce changement de méthode de l'Éducation nationale?

Avant, on ne parlait que d'effectifs. Si la moyenne était à vingt et un élèves et demi et que vous étiez à vingt et un, vous fermiez. On était toujours dans ces histoires de moyenne. C'était très désagréable, cela engendrait des frustrations et on ne regardait pas les choses localement. Maintenant, on tient compte d'un aspect important que sont les déplacements. Les maires ruraux ont été remontés depuis des années contre cela en disant : "Attendez, on ne va pas faire faire vingt kilomètres le matin aux enfants." C'est un paramètre qui est maintenant intégré. Autre paramètre intégré, c'est le fait que les enfants, quelle que soit leur situation, y compris en milieu rural, sont différents par rapport à avant. La société est différente. Il y a parfois des enfants qui doivent être accompagnés parce qu'ils ont de grandes difficultés, pas seulement dans les apprentissages, mais des difficultés de comportement. On en tient désormais compte dans la moyenne du nombre d'élèves. 

Les RPI (regroupements pédagogiques intercommunaux) sont-ils toujours nécessaires ?

Oui, il y a une nécessité – je n'aime pas le mot mais je n'en ai pas d'autres – de rationaliser. Parfois, il vaut mieux avoir une structure forte, il y a des exemples qui sont des réussites. Ça a été assez novateur dans mon département quand une douzaine de communes se sont rassemblées pour dire : "On en a marre de se battre tous les ans. On va se rassembler et on va créer une structure scolaire pour nous." Pas forcément au chef-lieu de canton, pas forcément dans le cadre du collège, mais pour enclencher une dynamique et avoir une réponse globale avec les services annexes que sont la garderie, la cantine, voire des animations culturelles et extrascolaires. Ces réflexions ont été menées il y a quelques années, et je ne dis pas qu'il y a moins de réaction au niveau de la carte scolaire, mais il y a plus de compréhension, d'acceptation. Par contre, il y a toujours un refus catégorique des élus et des parents de fermer à un ou deux élèves près. Dans le milieu rural, parce qu'il y a moins d'enfants, ça tient à une famille qui se sépare. Souvent, c'est à la marge et ça fait mal. On devrait pouvoir dire : "Aujourd'hui, vous êtes dans le rouge, mais peut-être que la situation va se rétablir demain."

Avez-vous l'impression qu'on va vers plus de souplesse avec une carte scolaire établie pour trois ans ?

Je ne suis pas là pour faire l'éloge du ministre, mais je reconnais qu'Édouard Geffray a cette volonté affichée – et ça a été le cadre de son intervention de mardi devant les recteurs – de dire qu'aujourd'hui, il faut une réflexion sur le plus long terme, notamment parce que derrière, il y a des aspects techniques et financiers pour savoir ce qu'on en fait, des bâtiments scolaires. C'est la première fois que j'entends un ministre de l'Éducation nationale dire qu'on a le devoir de réfléchir à l'utilisation des bâtiments si on a décidé de fermer l'école pour des raisons d'effectifs, parce que certaines communes ont investi et qu'au de bout deux, trois ou quatre ans, ces investissements ne sont pas amortis. Aujourd'hui, il y a un tas d'obligations nouvelles, qu'on peut estimer justes, qui obligent à des investissements réguliers pour que le cadre soit le meilleur possible. Tout cela coûte et quand tout est réalisé, on peut vous dire : "Il vous manque deux enfants, on ferme !" C'est ça qui est qui est mal vécu.

Vous avez évoqué le fait que l'Éducation nationale évolue. Qu'en est-il des maires ?

Cette année il y a eu des retours légitimes, mais il y a aussi des maires qui ne sont pas raisonnables. J'ai fait partie de ceux qui se sont battus. J'ai existé uniquement à cause de l'école. J'ai refusé toute fermeture de l'école chez moi, ça a duré quinze ans. J'ai sauvé ma classe, j'ai construit une maternelle et j'ai ouvert une troisième classe. Le processus, je l'ai mesuré car j'ai eu une ambition. Mais à un moment donné, j'ai moi-même arrêté en me disant qu'il fallait que je me rapproche de mon voisin, qu'on fasse une structure commune pour avoir une sécurisation et une sérénité plus grande, et c'est le cas depuis une dizaine d'années. 

À propos de l'accord du maire, il est question depuis plusieurs années qu'aucune école ne ferme sans l'accord du maire. Cette volonté est-elle bien respectée ?

(Rires) C'est un faux débat parce que s'il n'y a plus d'enseignants... La formule est de dire que c'est au maire de décider de la fermeture de son école, mais pas de ses classes. À partir du moment où la dernière classe est fermée, on n'a plus qu'à faire le constat de fermer l'école. C'est une fausse décision, on va dire ça comme ça. 

Comment les territoires ruraux se préparent-ils à la baisse démographique qui va les toucher de plein fouet ?

Ce qu'on ne mesure pas encore, même si on en voit les prémices, ce sont les collèges. Aujourd'hui, il y a une réflexion très forte à avoir sur le second degré. Certains départements ont déjà pris les choses en main, mais je peux vous dire que ce n'est pas simple. Avant, c'était à peu près clair, les chefs-lieux de canton, qui étaient des bassins de vie, avaient leur collège. Aujourd'hui, tout ça est remis en cause parce que dans un collège, il faut des potentialités d'effectifs dans chacun des quatre niveaux. Un collège qui a aujourd'hui cent élèves, il peut se poser des questions, et les départements se posent ces questions. 

On évoque actuellement des regroupements collège-école. Y êtes-vous favorable ?

Cela fait longtemps qu'il y a une volonté affirmée de dire que l'éducation doit se passer dans une centralité, point barre. Plus c'est grand, mieux c'est. Plus c'est centralisé, mieux c'est. C'est une vue technocratique des choses qui est insupportable. Penser que tout doit se passer dans des collèges élargis ou des ensembles collège-primaire nouvelle formule, c'est une erreur totale. C'est même une idiotie.

Frédéric Leturque, coprésident de la commission de l'éducation de l'AMF (Association des maires de France), estimait récemment à l'Assemblée nationale que le dialogue entre l'Éducation nationale et les maires s'était amélioré ces derniers temps. Partagez-vous cet avis ?

Je ne connais pas tous les Dasen de France, mais je peux vous dire qu'il y a des changements radicaux de leur part. Je pense à celle que j'ai eue dans les Vosges, qui a été une des premières à vouloir effectivement expliquer les choses, et quand je vois le succès qu'elle a eu dans ses explications, tout simplement pour faire comprendre aux élus qu'il y avait des obligations de réflexion commune, sans pression, ça veut dire qu'on arrive à un climat plus apaisé. Il y aura toujours des réactions de dernière minute. On entretient toujours le fait que s'il n'y a plus d'école dans un village, il n'y a plus de vie. C'est faux. Dans mon village, il y a une vie forte, alors que l'école est désormais dans le village d'à côté. Entretenir ce côté passéiste, dire "un village, une école", c'est une erreur fondamentale. Ça n'a pas lieu d'exister. Par contre, travailler ensemble autour d'un bassin de vie local et apporter une réponse scolaire, ça c'est intelligent.

 

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