Nadège Lauzzana (présidente de l'ADRC) : la salle de cinéma comme "acteur social" d'un territoire
L'Agence nationale pour le développement du cinéma en région (ADCR) organise le 9 avril à Paris un forum intitulé "Vers la salle de cinéma durable". Sa présidente, Nadège Lauzzana, revient pour Localtis sur cet évènement et, plus largement, sur l'action et l'actualité de son association. Et souhaite faire entendre aux nouveaux élus locaux combien la salle de cinéma peut jouer un rôle dans le dynamisme de leur territoire.
© Stéphane Félicité/ Nadège Lauzzana
Localtis : Pouvez-vous présenter l'ADCR et les grandes lignes de son action ?
Nadège Lauzzana : L'ADRC a été créée il y a 45 ans bientôt au moment où il y a eu un grand crash au niveau des cinémas. Le CNC [Centre national du cinéma], qui nous finance majoritairement, a voulu une équipe qui puisse aller vers les territoires pour consolider l'aménagement du territoire par la salle de cinéma. Nous intervenons sur deux sujets. D'une part, nous menons des études en accompagnement des porteurs de projet pour la petite et moyenne exploitation, qu'il s'agisse de collectivités, d'associations ou d'exploitants privés qui souhaitent s'implanter ou modifier leur structure, à raison de 45 à 50 projets par an. Nous sommes, à ce titre, présents à la commission d'aide sélective du CNC. L'autre pilier, c'est l'accès aux films. Depuis la numérisation en 2010, nous tirons des droits numériques afin d'intervenir sur de petites sorties et mettre en avant une production sur l'ensemble du territoire. Nous sommes encore à l'initiative de deux festivals organisés lors des Journées du patrimoine. Enfin, nous avons un catalogue patrimonial très important et nous accompagnons des salles qui n'en ont pas les moyens à créer des évènements. Nous avons 1.250 adhérents issus de toute l'économie du cinéma : producteurs, réalisateurs, exploitants, distributeurs, collectivités et programmateurs.
Vous organisez le 9 avril un forum intitulé "Vers la salle de cinéma durable". Pourquoi avoir choisi ce thème ?
Depuis toujours, l'ADRC travaille sur la résilience du bâtiment. Le cinéma est par essence un lieu où il y a beaucoup de flux. Si nous sommes financés pour beaucoup par le CNC, nous sommes aussi accompagnés par l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) et nous participons aux dispositifs Action cœur de ville et Petites villes de demain, qui permettent à des villes moyennes ou petites ayant des centralités plus rurales de travailler à gérer les mobilités, faire en sorte que les centres-villes soient dynamiques. On a tous vécu la crise du Covid et le choc énergétique de 2022, mais nous, nous y travaillons depuis toujours. La résilience de la salle, cette projection sur un territoire, sur un projet durable, c'est un fil rouge pour nous. Aujourd'hui, se pose la question des friches. Est-ce qu'on accompagne et on fait le choix d'aller, comme c'est le cas d'exemples dont on traitera, vers des projets de reconversion de lieux ?
Au regard des problématiques d'aménagement urbain, observez-vous une prise de conscience qui va dans le sens de cette résilience ?
Oui, très sensiblement. À chaque fois qu'il y a un projet de cinéma, d'ajout de salle, de transfert, pour 299 fauteuils ou plus, ça passe par une CDAC [commission départementale d'aménagement commercial], comme pour une ouverture de supermarché. On fait des études de marché, il y a une médiatrice qui fait en sorte que la concurrence soit bien organisée. Donc l'implantation des salles est soumise à décision. Une fois qu'on a tout ça, quand le projet est mature, il vient devant une commission d'aide sélective du CNC qui va prendre en compte la centralité du lieu, son positionnement. Désormais, on ne va plus faire comme on a pu faire par le passé. Les grands complexes un peu déshumanisés avec 14 ou 15 salles à l'extérieur des agglomérations sont en moins bonne santé au niveau des entrées. Les spectateurs vont favoriser la qualité de l'écran, la qualité du confort de la salle et la localisation au plus près de leur pratique, ils vont voir s'ils peuvent y aller en bus ou à vélo. Toutes ces mobilités sont à prendre en compte, de même que le parking. À Bordeaux, par exemple, vous avez une franchise au parking des Grands Hommes avec votre ticket de cinéma. Ça permet d'avoir une vie autour avec des restaurants, des bars, ça redynamise, il y a une recentralité [sic] qui s'exerce. Et en termes de bâtiment, on revoit beaucoup de très beaux projets. Comme à Toulouse, où il y a non pas destruction et construction, mais transformation. Les salles sont certes des cinémas, mais aussi des lieux de vie où il peut y avoir des concerts, des expositions, souvent de la restauration. Le cinéma a su muter pour rester premium dans un projet culturel de territoire.
Au-delà des problématiques de résilience, où en est aujourd'hui l'aménagement territorial du cinéma ?
C'est très inégal. La façade ouest est très bien couverte. Je ne veux pas parler de diagonale du vide, mais si on va en Bourgogne-Franche-Comté, dans l'Est, dans le Nord, on ne va pas avoir le même nombre de salles par habitant. Nous avons toujours fait des tables rondes, de la sensibilisation, de l'information, de la rencontre pour accompagner les territoires dans la transformation, mais, parfois, les équipes municipales et les exploitants ont du mal à se parler. Arrive alors le point de rupture où le maire se rend compte de ce qui se passe au moment où le cinéma éteint la lumière. Et c'est un peu difficile de faire redémarrer quelque chose. Ce qu'on fait avec les associations territoriales et le CNC dans le cadre du contrat État-région, c'est accompagner les territoires à définir leurs besoins, à comprendre – car bien souvent, quand on parle à un maire, on entend : "Le cinéma, c'est du commerce, ce n'est pas de la culture." Là, on remet en avant le fait que le cinéma a un aspect culturel, artistique, que c'est de la création ainsi que du contenu pour adosser un projet d'éducation à l'image, que c'est ce qui permet de s'ouvrir sur le monde, de continuer à faire ensemble et non pas chacun devant un petit écran, un iPad ou un téléphone.
L'élu est donc au cœur de votre travail ?
Le niveau d'exploitation est maintenu et soutenu, mais il est souvent soumis aux élections locales. On a une génération qui part, on était dans un héritage où les élus savaient ce qu'était le cinéma, et on voit que la mémoire s'éteint un petit peu. On est en train de créer un catalogue de formations pour aller vers les maires afin de refaire du cinéma une locomotive de centralité en ruralité, dans une petite communauté de communes ou une ville moyenne. Nous sommes soutenus par le CNC et par l'ANCT pour aller vers ces formations à l'adresse des élus, des directions culturelles et techniques, mais aussi des associations et des exploitants privés pour que le dialogue soit plus fluide avec les collectivités. Souvent, de petites tensions peuvent apparaître au moment des changements d'élus pour comprendre ce qu'est une DSP [délégation de service public], un conventionnement. On veut remettre de la connaissance, de l'interconnaissance. C'est ce qu'on va présenter à la fin de notre journée du 9 avril et qu'on mettra en œuvre dès la rentrée de septembre pour aller vers tous les nouveaux élus.
Quel message voudriez-vous adresser à ces nouveaux élus issus des dernières élections municipales ?
D'abord d'aller au cinéma et de voir que c'est le lieu où ça se passe. Le cinéma est le lieu culturel qui accueille le plus grand nombre de citoyens sur un territoire. C'est là qu'il y a le plus grand brassage d'histoires personnelles, d'origines, intergénérationnelles. Et d'aller vers leur cinéma, rencontrer l'exploitant, voir ce qu'il peut y avoir comme aménagement pour créer les conditions de faire ensemble dans la salle. Et leur expliquer qu'il faut vraiment rester en connexion. Il peut y avoir des soubresauts avec un exploitant privé. Comment alors peut-on l'accompagner, l'aider à passer un cap compliqué ? La résilience passe par la discussion. On parle beaucoup d'accessibilité. On peut voir comment sortir de l'isolement des gens qui n'osent pas aller vers le cinéma parce qu'ils n'entendent pas très bien, en expliquant tous les dispositifs. On parle beaucoup d'isolement dans des villes, s'il y a un endroit où on n'est pas seul, où on peut discuter, ressentir des émotions à côté d'un voisin, qu'il soit du même âge ou plus jeune, c'est en allant au cinéma pour être ensemble. Le cinéma est un acteur social et les élus doivent le voir à travers ce prisme.