Rapport Sonrier : les villes financent largement l'art lyrique, mais les opéras restent fragiles

Caroline Sonrier, directrice générale et artistique de l'Opéra de Lille, a remis ce 5 octobre à la ministre de la Culture son rapport sur la politique de l'art lyrique en France. Alors qu'une trentaine de villes possèdent aujourd'hui un opéra, ces établissements présentent une grande diversité de statuts. Le rapport constate que l'aide que l'Etat leur apporte est très inégalement répartie sur le territoire et mentionne aussi "une incompréhension [qui] se fait sentir autour du coût qu'ils représentent pour les collectivités territoriales qui les soutiennent". Il relève également une multiplication des attentes territoriales, notamment au niveau des régions et invite notamment à diversifier et développer les publics. Mais ses six propositions "pour un cadre durable de l'Opéra au XXIe siècle" ne sont que partiellement reprises par le ministère.

Caroline Sonrier, directrice générale et artistique de l'Opéra de Lille depuis vingt ans, a remis le 5 octobre à Roselyne Bachelot son rapport sur la politique de l'art lyrique en France. Cette mission lui avait été confiée en octobre 2020, avec pour objectifs de "dresser un état des lieux de la production lyrique en France et de proposer un cadre de référence pour la pratique lyrique en France au XXIe siècle". Au cours de sa mission, menée avec le concours d'Emmanuel Quinchez, Caroline Sonrier a "associé très largement les professionnels du secteur et les collectivités territoriales" et rencontré près de 200 personnes. 

"Des tours d'ivoire ancrées dans le passé" ?

Le premier constat est celui d'"un paysage lyrique national d'une grande diversité". Les 30 "maisons d'opéra" en France présentent en effet pas moins de 9 statuts juridiques différents, publics ou privés. Elles ont en outre leurs caractéristiques et leur fonctionnement propre, notamment selon la présence d'orchestres, chœurs et ballets, permanents ou non. Le soutien de l'Etat à ces établissements est aussi très inégalement réparti sur le territoire "et selon une pluralité de réseaux qui alimentent un manque de lisibilité". 
Malgré ce contexte, "la vitalité du secteur lyrique du pays est à souligner". Celui-ci a su évoluer durant ces dernières décennies, grâce en particulier à "une ouverture au public ambitieuse et à des initiatives sans équivalent dans le spectacle vivant". Malgré cela, il subsiste toujours une certaine défiance et nombre d'idées reçues ("des tours d'ivoire ancrées dans le passé"). Le rapport mentionne aussi "une incompréhension [qui] se fait sentir autour du coût qu'elles représentent pour les collectivités territoriales qui les soutiennent" et souligne l'existence d'un effet de ciseau : des coûts fixes (essentiellement salariaux) en augmentation régulière, alors que le financement public aurait baissé de près de 9% entre 2006 et 2019, en euros constants.

Le territoire, un défi pour l'art lyrique

La principale conséquence de cet effet ciseau est la baisse globale de l'activité du secteur de plus de 15% pour le nombre de levers de rideau et de 10% pour celui des représentations lyriques, sur la période 2006-2015. Les villes restent les principaux financeurs de ces établissements, avec un total de l'ordre de 123,4 millions d'euros en 2019. Mais, comme le souligne le rapport, l'émergence des métropoles et des régions offre de nouvelles opportunités de financements. Revers de la médaille : une multiplication des attentes territoriales, notamment au niveau des régions. Or, "le territoire reste néanmoins un défi pour l'art lyrique, en raison de l'incompatibilité des formats d'opéra avec une diffusion en région et un résultat mitigé des petits formats spécialement conçus pour ce type de diffusion". Les retransmissions sur grand écran pourraient toutefois offrir une solution. 
Autre axe d'amélioration : la diversification et le développement des publics. Aujourd'hui, l'art lyrique attire plus de 2,6 millions de spectateurs par an, mais "la diversité sociale, culturelle et géographique doit encore être développée". De même – et de façon un peu contradictoire avec l'affirmation de la bonne santé de l'art lyrique – le rapport estime que "le taux de remplissage élevé de 85% pour les représentations lyriques représente un succès en trompe-l'œil, puisque le nombre global de spectateurs baisse régulièrement au rythme de la diminution du nombre de représentations". Là aussi, un certain nombre de pistes sont envisageables comme le développement de projets participatifs ou le recours accru au numérique, qui a bénéficié d'une forte dynamique durant la crise sanitaire et les confinements. 
Enfin, le rapport constate que "la création reste la grande absente des maisons d'opéra. Cette position renforce l'image de maisons d'opéra qui promeuvent un art du passé figé dans son 'âge d'or'". En pratique, les obligations en la matière prévues par les cahiers des charges ne sont pas toujours respectées. Le rapport propose plutôt d'assouplir la règle en ouvrant la notion de production vers celle de co-production. Il faut également que l'Etat soutienne davantage la création contemporaine, qui engendre parfois chez les responsables d'opéras la "peur de la salle vide".

Six propositions "pour un cadre durable de l'Opéra au XXIe siècle"...

Face à ces différents constats, la mission formule six propositions principales "pour un cadre durable de l'Opéra au XXIe siècle". La première consiste, assez classiquement, à améliorer l'observation du secteur : renforcement des moyens d'expertise en lien avec la Réunion des opéras de France (ROF) et développement d'une observation qualitative, avec un comité d'experts réuni tous les trois ans. La seconde recommandation consiste à organiser, selon la formule consacrée, un "Grenelle de l'art lyrique, afin de clarifier les missions prioritaires". Troisième proposition : mettre en place un label unique pour l'ensemble du réseau subventionné, afin d'améliorer la visibilité et la lisibilité du secteur.
La quatrième proposition prévoit de soutenir l'emploi et d'accompagner les carrières à travers plusieurs mesures, comme la création d'un centre de ressources et d'accompagnement de la carrière des artistes lyriques et la mise en place d'un égal accès aux aides pour les secteurs public et privé en matière de création d'emplois et de formation. Une autre recommandation porte sur la définition du cadre de la télévision publique et du numérique. Cela suppose notamment d'inciter France Télévisions à participer davantage à ses missions de retransmission de l'opéra et de la danse pour tous et d'évaluer la production et la diffusion numérique de l'opéra et de la danse, afin de déterminer l'opportunité d'encourager ou non son développement. Enfin, la dernière proposition consiste à favoriser les échanges entre l'Opéra national de Paris et les maisons d'opéra en région.

...partiellement reprises par le ministère

A la réception du rapport, Roselyne Bachelot a bien sûr "[remercié] vivement les auteurs de ce travail" et annoncé le lancement d'une réflexion sur cinq axes de travail prioritaires, qui ne recouvrent que partiellement, et en termes assez généraux, les recommandations du rapport : mise en place d'un dispositif d'observation permanente du monde lyrique, accompagnement de la carrière des artistes et des professionnels du secteur par une appréhension des parcours dans leur ensemble, ouverture et accessibilité de l'art lyrique au plus grand nombre, développement du soutien à la création notamment par le renforcement des résidences et, enfin, mise en œuvre d'objectifs partagés avec l'ensemble des acteurs du monde de la culture en faveur de la diversité, de l'égalité de traitement entre les femmes et les hommes et de la lutte contre toutes les discriminations.
Le ministère annonce également la mise à l'étude d'une simplification du système de labellisation du ministère de la Culture, "dans l'objectif de rendre plus lisible et plus cohérente la politique lyrique de l'Etat".

 

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