Santé mentale des jeunes : un rapport propose dix mesures d'urgence pour repérer et intervenir plus tôt
Les troubles psychiques constituent aujourd'hui la première cause de morbidité et de handicap chez les 15-25 ans. Dans un rapport remis en février à la ministre de la Santé, une mission d'experts propose dix mesures d'urgence pour organiser le repérage et l'intervention précoce. L'objectif : réduire les délais d'accès aux soins encore très longs et structurer un véritable parcours coordonné sur les territoires. Les collectivités territoriales pourraient voir leur rôle renforcé dans la structuration d'un maillage local.
© Adobe stock
"Les troubles psychiques constituent aujourd'hui la première cause de morbidité et de handicap chez les jeunes de 15 à 25 ans", rappelle le rapport sur le repérage et l'intervention précoce en santé mentale remis au gouvernement mi-février 2026. Une tranche d'âge qui correspond à une période charnière pour la construction personnelle, sociale et professionnelle. "Agir tôt, c'est soigner mieux", défendent les autrices de ce rapport, les psychiatres Rachel Bocher et Marie-Odile Krebs, ainsi qu'Angèle Malâtre-Lansac, déléguée générale pour l'Alliance de la santé mentale. Or d'après ce rapport, 63% à 75% des troubles psychiatriques débutent avant 25 ans. Anxiété sévère, dépression, troubles du comportement alimentaire, addictions ou premiers épisodes psychotiques peuvent émerger à ce moment clé de la vie. Ces pathologies sont susceptibles d'entraîner décrochage scolaire, rupture sociale ou conduites à risque, avec des conséquences durables pour les trajectoires de vie. Les premiers épisodes psychotiques, par exemple, concernent environ 3% de la population, soit près de 15.000 nouveaux cas par an en France.
Délai d'accès aux soins entre 2 et 5 ans pour les troubles psychotiques débutants
Malgré la multiplication des dispositifs d'écoute et de prévention, l'accès à une prise en charge spécialisée reste tardif. Pour les troubles psychotiques débutants, le rapport estime que le délai d'accès aux soins est aujourd'hui compris entre 2 et 5 ans, alors que les travaux scientifiques recommandent une intervention dans les 3 mois qui suivent les premiers symptômes. Dans certains cas, l'attente peut être encore plus longue : jusqu'à 10 ans pour les troubles bipolaires.
Résultat : l'entrée dans le système de soins se fait souvent dans l'urgence, à la suite d'une crise aiguë ou d'une hospitalisation, avec un impact traumatique pour les jeunes et leurs proches. Les auteurs pointent également un "millefeuille" de dispositifs difficilement lisible, mêlant structures sanitaires, médico-sociales et éducatives.
L'intervention précoce, un modèle qui a fait ses preuves
Face à ces constats, la mission préconise de généraliser les programmes de détection et d'intervention précoce (DIP), déjà développés dans plusieurs pays depuis les années 1990. Ces programmes visent à intervenir dès les premiers signes d'altération du fonctionnement psychique, avant la crise et avant même qu'un diagnostic formel ne soit posé. Les études internationales montrent que cette approche permet d'améliorer le pronostic médical et social ; de réduire les hospitalisations et les rechutes ; de favoriser le maintien dans les études ou l'emploi.
Cette approche présente également un intérêt économique important : 1 euro investi dans l'intervention précoce permettrait d'économiser environ 15 euros de coûts de soins et de prise en charge ultérieurs.
68 points d'accès à des dispositifs d'intervention précoce en France
En France, ces programmes restent encore peu structurés au niveau national. Le réseau Transition, qui promeut cette approche depuis les années 2000, a recensé 68 dispositifs d'intervention précoce sur le territoire, dont 17 à vocation régionale. Ces équipes pluridisciplinaires – médecins, psychologues, infirmiers ou travailleurs sociaux – proposent un accompagnement global, souvent autour d'un référent unique pour le jeune et sa famille.
Mais leur développement repose encore largement sur des initiatives locales et des financements expérimentaux, entraînant de fortes disparités territoriales d'accès aux soins.
Un rôle clé pour les territoires et les collectivités
Les autrices insistent aussi sur la nécessité d'organiser l'intervention précoce à l'échelle des territoires, en lien avec l'ensemble des acteurs au contact des jeunes.
La première recommandation vise ainsi à établir une cartographie territoriale des ressources mobilisables pour le repérage et l'orientation : établissements scolaires, services de santé, structures sociales ou associations. Dans cette logique, les collectivités territoriales peuvent jouer un rôle structurant en intégrant la santé mentale des jeunes dans les projets territoriaux de santé mentale (PTSM). Elles peuvent aussi favoriser une meilleure coordination avec les politiques éducatives, sportives et culturelles locales et renforcer le soutien aux structures de première ligne comme les maisons des adolescents ou les points d'accueil jeunes. Les collectivités sont enfin particulièrement bien placées pour favoriser la mobilisation des acteurs locaux (éducation, jeunesse, protection judiciaire de la jeunesse, associations). Le rapport souligne l'intérêt de dispositifs territoriaux capables d'articuler prévention, repérage et soins spécialisés afin d'éviter les ruptures de parcours.
Dix mesures pour structurer une politique nationale
Au total, la mission formule dix mesures d'urgence, parmi lesquelles la création d'une cartographie territoriale des ressources ; une meilleure articulation entre repérage, orientation et soins ; la mise en place d'un pilotage national avec centre ressource ; le maillage du territoire en dispositifs d'intervention précoce avec des dispositifs couvrant des bassins de 200.000 à 300.000 habitants et des centres régionaux capables de prendre en charge les situations complexes ; la formation de l'ensemble des professionnels au contact des jeunes ; le développement d'outils numériques de dépistage et de téléconsultation pour faciliter le repérage et l'orientation.
Pour les autrices, l'intervention précoce représente un "choix stratégique de santé publique et de société", susceptible de limiter la chronicisation des troubles, de prévenir le suicide et de favoriser l'insertion sociale des jeunes. Ils appellent aussi à un plan pluriannuel national, comparable au plan cancer, afin d'organiser durablement cette politique sur l'ensemble du territoire.