Industrie : le pays traverse une "recomposition asymétrique"
Une étude de l'Institut Terram sur l'industrie donne des clés aux collectivités pour se transformer en "territoires stratèges", à partir de leurs forces et faiblesses. "La capacité à refuser certains projets constitue, paradoxalement, un indicateur de maturité stratégique", soulignent les auteurs.
© Institut Terram- juin 2026 et Adobe stock
L’idée d’une transition industrielle qui ne ferait que des gagnants est une illusion, assène l’Institut Terram, dans une étude intitulée "Transition industrielle : du récit national aux territoires stratèges". "Croire que de nouvelles activités viendront se substituer à d’autres sans heurts relève de l’utopie", estiment les auteurs, la géographe Anaïs Voy-Gillis, et deux entrepreneurs, Hugo Lambert et Tristan Méneret, qui entendent apporter aux nouvelles équipes municipales ou intercommunalités une "grille de lecture lucide" de leurs capacités d’action.
Les filières "gagnantes" et "perdantes" ne se déploient pas dans les mêmes espaces, observent-ils, après avoir travaillé à partir des Pays de la Loire, région souvent présentée comme l’une des plus équilibrées, où l’emploi industriel occupe encore 16% du total, soit 4,6 points au-dessus de la moyenne nationale.
Fatigue territoriale
Sans parler de "réindustrialisation", le pays traverse actuellement une "recomposition asymétrique". Les activités en déclin – automobile, aérien, ciment, construction – se concentrent dans des bassins industriels historiques alors que celles qui ont le vent en poupe s’implantent au plus près des infrastructures, des sources d’énergie et des écosystèmes technologiques. "Quelques territoires, souvent autour de métropoles, voient l’industrie se renforcer, quand les bassins historiques du nord-est la voient reculer", analysent-ils.
"Il n’existe donc aucune compensation territoriale automatique entre pertes et créations d’emplois", souligne l'étude qui regrette une vision trop centralisée de la politique industrielle actuelle (fondée sur un "récit national") et craint un creusement des fractures territoriales. Les collectivités apparaissent de plus en plus comme "des opérateurs de compromis", "sommées de rendre compatibles des objectifs souvent contradictoires : réindustrialiser, décarboner, limiter l’artificialisation, maintenir la cohésion sociale et répondre aux attentes des habitants". Ce qui crée un sentiment de "fatigue institutionnelle territoriale".
A rebours de la logique de France 2030 – celle plus récente des Grands Projets stratégiques pose elle aussi question - les auteurs défendent une vision réaliste de la réindustrialisation reposant sur les forces et faiblesses de "territoires stratèges".
Territoire stratège
Selon leur définition, un territoire stratège "n’est pas celui qui maîtrise tout" - sachant que bien souvent il dépend de centres de décisions extérieurs – "mais celui qui identifie ses dépendances" (énergie, technologies, marchés…) et "élargit ses marges d’action, sous condition qu’il existe un cadre national et européen stable". Dans les territoires engagés dans des projets liés à la transition écologique, le décalage entre prises de décisions (de grands groupes) et impacts locaux est "particulièrement criant", estiment les auteurs, citant le cas de la vallée de la batterie autour de Dunkerque, dont il est encore trop tôt pour savoir si elle se transformera en succès.
Afin de bâtir un projet industriel local "cohérent", les auteurs invitent à sortir de la logique actuelle des appels à projets nationaux ou des filières à la mode (hydrogène, batteries, IA…) "sans vérifier leur comptabilité avec l’écosystème local" et à inverser l’ordre des priorités, en partant des contraintes plutôt que des opportunités. "La capacité à refuser certains projets constitue, paradoxalement, un indicateur de maturité stratégique", assurent-ils. La méthode de "mapping territorial" doit ensuite permettre d’identifier les points forts du territoire : savoir-faire, offre de formation, disponibilité foncière, énergétique, logistique… "L’objectif n’est pas d’attirer 'de l’industrie' en général. Il est de cibler les activités qui renforcent réellement l’écosystème local", insistent-ils. Ce qui nécessite une bonne coordination institutionnelle et une bonne "gouvernance territoriale".
Préférence territoriale
La commande publique peut également "servir d’instrument d’orientation indirecte", souligne l’étude, regrettant que le cadre juridique européen ne permette pas d’instaurer de préférence territoriale explicite. A cet égard, le projet de préférence européenne – étendu à tous les pays signataires d’un accord de libre-échange avec l’UE - porté par le vice-président de la Commission Stéphane Séjourné, n’augure pas un véritable changement d’orientation. Dans cette course contre la montre, les effets sont déjà là. En témoigne, l’échec du projet de gigafactory de panneaux photovoltaïques porté par la société Carbon à Fos-sur-Mer.