150 grands projets stratégiques : après les annonces, place aux interrogations
Si la démarche d'accélération des 150 grands projets stratégiques est saluée par les industriels et les élus, le mode de sélection, qui privilégie les grands groupes et les startups, pose question. Alors que, pour l'heure, seuls 67 projets ont été dévoilés, l'Association des petites villes de France (APVF) demande de s'intéresser davantage aux PME et aux ETI locales.
© Sebastien ORTOLA/REA/ Laurent Saint-Martin, Frédéric Carencotte et Agnès Pannier-Runacher le 17 mars 2025
La poussière est à peine retombée dans l’Allier après le déplacement en nombre des membres de l’exécutif, le 22 avril, que des doutes se font jour sur les 150 "grands projets stratégiques" (GPS). Car pour l’heure, seule a filtré de l’Elysée une liste "non exhaustive" de 67 projets, dont dix en Ile-de-France, 7 en Auvergne-Rhône-Alpes ou 6 dans le Grand Est (voir pièce jointe). Pour la liste complète, le travail d’identification se poursuit avec les préfets et les collectivités. Et il faudra attendre la deuxième édition "France" du sommet Choose France, de novembre 2026. Emmanuel Macron y joue la crédibilité de la politique de réindustrialisation, en panne depuis deux ans.
Métaux critiques
Si le but premier de ce plan d’accélération est de faire sortir de grands projets industriels en un temps record, en mode "Notre-Dame", l’un des enjeux qui transparaît de cette première sélection est de réduire les dépendances et de sécuriser l’industrie dans ses approvisionnements. "Nous sommes une grande terre, on l’avait oublié, d’extraction et de transformation, et aux meilleurs critères internationaux", a martelé le président de la République, mardi, sur le site du projet Emili de mine souterraine de lithium porté par Emerys, à Echassières (Allier). Un projet qui se veut exemplaire de cette volonté de reconquête de la souveraineté industrielle, comme le projet Arverne de "lithium géothermal" dans le Bas-Rhin. Aujourd’hui "86% de la production mondiale de métaux critiques, ce sont 3 pays. La Chine, c'est 60% de l'extraction de terres rares et 90% des actions pour les raffiner", a insisté le chef de l’Etat.
La liste comporte aussi de nombreux projets de réutilisation de ces matériaux critiques, dont le projet Caremag de l’entreprise Carester, dans le bassin de Lacq (Pyrénées-Atlantiques) de recyclage d’aimants et de production de terres rares, l’usine EDF de recyclage de métaux faiblement radioactifs issus du nucléaire à Fessenheim (Haut-Rhin), la première usine mondiale de "biorecyclage" de Carbios en Meurthe-et-Moselle, l’usine de transformation de câbles en aluminium CrystALrod, dans le Nord, ou encore la production de cuivre recyclé pour câbles de Nexans, à Lens (Pas-de-Calais)…
Figurent aussi sur la liste de nombreuses usines de biocarburants (Cooperl dans les Cotes-d’Armor, Verso Energy dans l’Aisne, en Seine-Maritime et dans les Landes, Engie également en Seine-Maritime, Tertu dans le Calvados, Elyse énergie dans les Pyrénées atlantiques). Plusieurs projets sont des extensions, comme l’usine d’obus KNDS et le fabricant de missiles MBDA dans le Cher.
On compte aussi quelques centres de données (MGX et Opcore en Seine-et-Marne, Eclairion dans la Sarthe et en Moselle, DataOne en Isère…). Plusieurs projets dans l’aéronautique et le spatial : l'usine de freins carbones de Safran dans l’Ain, le développement d’avions hybrides et électriques d'Aura Aero en Haute-Garonne… Et des projets de décarbonation (Solmax dans les Yvelines, GoCO2 en Mayenne, ArcelorMittal à Dunkerque…).
"Un petit pas dans la bonne direction"
Selon l’Elysée, ces projets sont présents dans 63 départements, la moitié d’entre eux concernent des PME et ETI. "C’est un petit pas dans la bonne direction", a réagi Olivier Lluansi, professeur au Cnam, dans L’Express, jeudi. Mais, fait-il valoir sur Linkedin, "la plupart de ces projets sont des projets France 2030 sur lesquels une communication officielle a déjà été faite". Celui à qui l’ancien ministre de l’Industrie (aujourd’hui ministre de l’Economie) Roland Lescure avait commandé un rapport en 2024 tempère également la part des PME dans le lot. Selon ses calculs, la liste comporterait en réalité 45% de grands groupes, 15% d’ETI et 35%... de startups, dont le modèle reste "basé sur des levées de fonds et des subventions". Il n’y a donc selon lui pas de vrai "rééquilibrage" dans ce domaine, comme le demandent les collectivités depuis la mise en place du plan France 2030.
"C’est ce tissu industriel, essentiellement composé de PME et d’ETI qui permettra la réindustrialisation du pays", fait également remarquer l’Association des petites villes de France (APVF) qui aime à rappeler que "70% des emplois industriels se situent dans des communes de moins de 20.000 habitants". Si l’association, présidée par le maire de Barentin Christophe Bouillon salue cette initiative de "simplification", elle alerte, dans un communiqué, "quant à la tentation d’une réindustrialisation qui se ferait ‘par le haut’".
La présentation de ce plan d’accélération est concomitante avec le projet de loi de simplification de la vie économique adopté par le Parlement la semaine dernière. Le texte, qui s’inscrit dans les pas des lois Asap et Industrie verte, comporte de nouvelles mesures dérogatoires pour accélérer les projets et réduire les possibilités de recours. Parallèlement, il exempte de l’objectif de Zéro artificialisation nette (ZAN) les grands projets industriels, tels que les 150 GPS. "Outre la fragilisation du dispositif du ZAN, la méthode pose question : sélectionner au niveau national des projets sans prendre en compte les dynamiques industrielles locales", s’agace l’APVF. Or comme elle le fait remarquer, nombre des projets industriels sont des projets de petite taille portés par des PME et ETI qui, elles, ne bénéficieront pas de cette accélération. "Ce sont ces entreprises qui doivent être soutenues prioritairement", souligne-t-elle, dans un contexte de hausse des plans sociaux et de défaillances records. Outre la question du foncier, l’association invite à mener une "politique globale d’attractivité du territoire", qui recouvre les enjeux de logement, de formation et de mobilité. A son arrivée à Bercy, le ministre délégué à l’industrie Sébastien Martin ne disait pas autre chose, lui dont le territoire, le Grand Chalon, est souvent cité en exemple d’une réindustrialisation en bonne voie. Il reste quelques mois à l’exécutif pour rééquilibrer ses choix. Et s’intéresser au moins autant aux églises qu’aux grandes "cathédrales".