Transition climatique : des fonds en mal de projets, des projets sans fonds…

"Alors que l’Europe n’a jamais connu une mobilisation aussi massive, à tous les niveaux, de fonds publics pour faire basculer nos sociétés vers le bas-carbone, le rythme de déploiement des investissements dans la transition écologique reste insuffisant au regard des objectifs fixés". Au sommet Climate Chance, qui s’est tenu à Nantes les 7 et 8 mars, l’on s’est employé à expliquer ce paradoxe soulevé par René Kassis, membre du bureau de Finance for Tomorrow.

La faille ne manque pas d’étonner. D’un côté, des besoins immenses de financements. Tristan Riom, élu municipal et métropolitain à Nantes, met en perspective le "mur" auquel sa collectivité fait face, pour la seule rénovation thermique des bâtiments publics : "Sur le mandat 2014-2020, la rénovation énergétique des bâtiments publics représentait 315 millions d’euros d’investissements. Pour respecter les objectifs du décret tertiaire (voir notre article du 25 juillet 2019), il faudrait qu’on investisse sur ce mandat 722 millions d’euros. Faire fois deux sur une telle enveloppe, on ne sait pas faire. D’autant que nous devrons investir la même somme sur le mandat suivant". De l’autre, des fonds considérables en mal de projets. "Il y a de l’argent. Il y a même beaucoup d’argent. Beaucoup d’argent public, beaucoup d’argent privé. Et les taux sont faibles. Non seulement il y a de l’argent, mais en plus il y a une énorme demande des investisseurs pour financer du vert", assure Sébastien Soleille, à la tête du pole Transition énergétique et environnement de BNP Paribas. À l’heure de "l’urgence climatique", ce fossé paraît incompréhensible. Ses causes sont multiples – aucun acteur n’est épargné – et les solutions guère aisées.

Les RH, goulet d’étranglement faute d’expertise…

Côté collectivités, "le gros problème, c’est les ressources humaines", assure Tristan Riom. Michael Quernez, maire de Quimperlé et secrétaire général de l’Association française du conseil des communes et régions d’Europe (Afccre), abonde et pointe singulièrement le manque d’expertise. Il juge le personnel insuffisamment formé, à la fois aux nouveaux enjeux techniques de la transition climatique, aux enjeux financiers et, en particulier, à l’accès aux fonds européens. "Très peu d’agents vont se former, et se former de manière réelle et continue. Or, en matière de fonds européens, il faut remettre le logiciel à jour tous les six ans", déplore-t-il. "La formation, dans nos collectivités, c’est quand même un défi", ajoute-t-il, tout en soulignant "sa responsabilité en tant que maire" en la matière ou "le très gros travail de formation fait par la Caisse des Dépôts".
Claire Roumet, directrice d’Energy Cities, confirme le diagnostic. Elle prend exemple de "la qualité globale, relativement médiocre, des demandes d’aide" soumises par les collectivités dans le cadre de la mission EU City Facility (un dispositif de soutien technique et financier – un forfait de 60.000 euros – aux collectivités). Un résultat qu’elle juge d’autant plus surprenant que si le dispositif avait été "dimensionné pour aider des villes moyennes, ce sont plutôt de grandes villes qui ont répondu".

Un défaut d’expertise n’a pas pour seule conséquence d’entraver l’accès aux fonds européens. Grégoire Chauvière Le Drian, responsable du bureau du Groupe Banque européenne d’investissement (BEI) en France, évoque ainsi "la mode du tramway" qui avait saisi "un temps toutes les collectivités françaises", sans toujours tenir compte de la viabilité économique et financière, ou de l’impact global de leurs projets sur leur territoire. "C’était pertinent dans certaines métropoles, ça l’était parfois beaucoup moins dans des villes beaucoup plus petites, où d’autres solutions, comme le bus à haut niveau de service, l’étaient davantage".

… et d’effectifs

L’enjeu tient également au nombre : "1 million d’euros investi sur un mandat, c’est à peu près un équivalent temps plein d’agent", calcule Tristan Riom, qui soulève "l’impossibilité pour Nantes Métropole de recruter 722 agents d’un coup pour faire de la rénovation énergétique". Faute de profils disponibles, mais aussi de l’encadrement des dépenses de fonctionnement des collectivités et des fameux "contrats de Cahors". Vincent Chauvet, maire d’Autun et membre du Comité européen des régions (CoR), plaide d’ailleurs pour "la levée de la règle d’or – les dépenses de fonctionnement des collectivités doivent être financées par des ressources propres – pour les investissements verts". Ce qui suppose que l’on sache ce qui est "vert", ouvrant un âpre débat sur les contours que doit revêtir le "budget vert". Pour déroger à la règle d’or, Claire Roumet préconise, elle, d’établir une troisième section de dépenses, qui rassemblerait "tout ce qui est ingénierie de projet". Une voie tout aussi escarpée.

Filière énergétique en manque de mains

En outre, le problème des ressources humaines n’affecte pas que les seules collectivités. Tristan Riom souligne qu’il n’épargnera pas la filière rénovation. Là encore, il tient les calculs : "1 million d’euros d’investissement, c’est à peu près 4 emplois créés dans la filière de la rénovation, en dehors de la question des matériaux biosourcés. À Nantes métropole, il y a à peu près 1.000 salariés qui travaillent dans la rénovation thermique." Et d’en conclure que pour faire face aux seuls objectifs de la métropole nantaise, "il faut qu’on crée 1.000 emplois en plus. Il faut doubler l’écosystème de la rénovation ! », alerte-t-il. Difficile à imaginer à bref délai, vu les difficultés de recrutement que connaît le secteur du BTP – parmi bien d’autres.

Complexité de l’accès aux fonds

Au-delà de l’insuffisante formation des services, la complexité de l’accès aux fonds européens reste un sujet lancinant. "On parle beaucoup des pluri-fonds. Malheureusement, je n’ai pas vu beaucoup de projets y avoir accès. C’est d’une complexité sans nom, personne ne veut prendre de risque", prend exemple Michael Quernez. Dénonçant les "sempiternels débats" où "chacun, le niveau européen, national, et maintenant les régions, se renvoie la responsabilité", il plaide pour que l’on fasse enfin "confiance aux territoires. On n’a pas besoin d’avoir une batterie de contrôles".
De son côté, Tristan Riom souligne que même s’il parvenait à régler son problème de recrutement, il préférerait "avoir des agents qui accompagnent les écoles pour rénover leurs bâtiments plutôt que des agents qui remplissent des dossiers un peu compliqués. Il faut mettre l’énergie au bon endroit". L’idéal étant sans doute de l’avoir directement sur les chantiers.

Pour les banques, small is not beautiful

Côté banques, Grégoire Chauvière Le Drian concède "les risques insuffisants pris dans notre activité". "Le banquier a une aversion naturelle au risque" et "le surestime face à tout ce qui est nouveau", explique Sébastien Soleille, qui admet qu’un "gros travail de sensibilisation" doit être conduit.

Nathalie Lhayani, directrice de la politique durable du groupe Caisse des dépôts, souligne également la nécessité de "regarder la valeur d’un projet autrement. Pas seulement son impact financier, mais aussi son impact environnemental, sociétal, etc. Il faut créer une nouvelle comptabilité, en utilisant la taxonomie, pour financer avec des taux inférieurs des projets qui ont une vraie valeur environnementale", plaide-t-elle notamment.

Sébastien Soleille avance une autre difficulté, qui tient à la taille des projets. "La transition énergétique s’accompagne de la décentralisation des projets. Or un petit projet n’est pas forcément plus rapide à analyser qu’un projet plus important. Mais il rapportera moins", décrypte-t-il. Avec ses collègues, il plaide pour une indispensable mutualisation des projets. "La mutualisation, on fait déjà", rétorque Tristan Riom, prenant exemple de la création d’un fonds chaleur et les travaux conduits avec l’Ademe. "On est bien obligé de mutualiser", appuie Michael Quernez, tout en attirant l’attention sur la nécessité, "si on veut incarner l’Europe partout, et pas uniquement dans les métropoles, d’aller au cœur des territoires et d’accompagner des petits acteurs. Il ne faut pas lâcher l’épicerie en rase campagne !". D’autant plus si l’on estime, comme René Kassis, que "la transition climatique passera par les territoires, ou ne se fera pas".

Importance des banques publiques nationales

Cette mutualisation n’en reste pas moins quasi-indispensable pour accéder à l’aide de la BEI. "L’échelon pertinent en France, c’est la région" ou "certaines grosses métropoles", indique Grégoire Chauvière Le Drian, qui explique que la BEI procède "au cas par cas, sans passer par des appels à projets". Pour les projets de taille plus modeste – "5, 10, 15 millions d’euros (tout est relatif), comme ceux rencontrés dans le secteur de la biomasse" –, le banquier renvoie en conséquence vers les banques publiques nationales ou commerciales. "On a la chance, en France, d’avoir le groupe Caisse des dépôts, qui fait un travail formidable pour mailler le territoire, avec à la fois la Banque des territoires et BPI France", souligne-t-il. "C’est le rôle de la Caisse des dépôts de rapprocher les financements européens des territoires et d’aider les projets locaux", confirme Nathalie Lhayani, qui met en avant "le développement, en partenariat avec BPI France, d’outils de financements pour les petits projets des collectivités locales" ou encore les solutions d’intracting (dispositif de financement de travaux de rénovation énergétique via des avances remboursables) mises en place notamment avec des universités (ou par certaines collectivités). Elle souligne également l’assistance technique apportée, prenant exemple de la plate-forme d’assistance en développement S’Green+, lancée l’an passé dans le cadre du programme Action cœur de ville.

Changement de paradigme

Autant de solutions qui devraient faire sauter un certain nombre de verrous. Pour autant, si le sénateur Ronan Dantec, organisateur de l’événement en sa qualité de président de Climate Chance, ne conteste pas "que les sommes disponibles butent actuellement sur les faiblesses d’ingénierie des collectivités", il estime néanmoins que "si on réglait ce problème, il n’y aurait pas assez d’argent disponible. Nous avons besoin de sommes absolument colossales, et donc d’un changement complet d’approche, de paradigme. Face à ces gaz 'à effet de guerre' [selon l'expression d'un participant au débat, ndlr], nous avons besoin d’une économie de guerre. Nous devons le faire en quelque semaines, de même que l’Allemagne a mis du jour au lendemain 100 milliards sur les dépenses militaires", exhorte-t-il.

 

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