Travailleurs sociaux et entrepreneurs sociaux explorent les raisons du malentendu

Au-delà des caricatures et des procès d'intention, qu'est-ce qui sépare et qu'est-ce qui réunit les acteurs historiques de l'action sociale et les porteurs de projet ou dirigeants de structure se revendiquant de l'"entrepreneuriat social" ? Derrière les malentendus, on trouve notamment de la méconnaissance réciproque, des évolutions rapides du paysage social et médicosocial, un projet politique peu clair et des travailleurs sociaux en souffrance. Autant de thèmes abordés le 23 mai par un échantillon d'acteurs sociaux réunis par le Groupement national des initiatives et acteurs citoyens et la Compagnie générale des autres.

Les uns maîtrisent tous les codes de la communication et des réseaux sociaux, les autres font rarement parler d'eux, hors publication de rapport ministériel ou éventuel mouvement social. Les uns sont orientés "solutions" quand les autres mettent l'accent sur l'"accompagnement" des personnes. Les uns sont dans le giron du haut-commissariat à l'économie sociale et solidaire (ESS), au ministère de la Transition écologique et solidaire, tandis que les autres sont rattachés au ministère des Solidarités et de la Santé. Les uns, ceux qu'on appelle "entrepreneurs sociaux", cherchent à déployer un "projet" ; pendant que les autres, les "travailleurs sociaux", aspirent d'abord à pouvoir exercer leur "métier".

Comment dépasser ces généralités et permettre aux uns et aux autres de mieux se connaître voire de mieux travailler ensemble, pour le bien des personnes en situation de fragilité ? "Entrepreneurs et travailleurs sociaux, rencontrez-vous !" leur lançait il y a un an Sébastien Poulet-Goffard, consultant en ESS et ancien travailleur social, dans une tribune publiée sur le journal Le Monde. L'idée défendue : les "nouveaux venus" de l'intérêt général, souvent diplômés d’écoles de commerce, peuvent "vraiment bénéficier aux publics en difficulté, dès lors qu’ils agissent en complémentarité avec les travailleurs sociaux". Mais pour faciliter les complémentarités sur le terrain, il importe de réduire le "fossé culturel" qui existe actuellement entre ces deux approches de l'action sociale. D'où une première rencontre entre "celles et ceux qui, à la lumière, créent et mettent en œuvre de nouvelles réponses aux problématiques sociales, et celles et ceux qui, humblement, dans l’ombre du mandat de leurs institutions, sont les agents des politiques sociales de la République". Cette rencontre a eu lieu le 23 mai 2019, à l'initiative du Groupement national des initiatives et acteurs citoyens (Gniac) et la Compagnie générale des autres (CGA), en partenariat avec la Fonda et le Labo de l'ESS et avec le soutien de la Fondation Crédit coopératif.

L'arrivée rapide de nouveaux acteurs, concomitante de changements organisationnels dans la sphère publique

Issus d'horizons très divers, les participants ont chacun à leur niveau contribué à expliquer les raisons de cette méfiance réciproque pouvant conduire des acteurs s'adressant aux mêmes publics à ne pas coopérer. Premier niveau d'explication : la rapidité du changement. "Dans les années 1990, il n'y avait pas une maison de retraite privée, pas une crèche privée dans mon département", a témoigné Claudy Lebreton, ancien président du département des Côtes-d'Armor et de l'Assemblée des départements de France. "Les associations d'aide à domicile avec lesquelles nous travaillions étaient proches de la conception que nous avions du service public, le monde politique local ne connaissait pas du tout le monde économique, on ne parlait pas encore de l’ESS", a-t-il poursuivi.

L'arrivée de nouveaux acteurs privés dans les domaines sociaux et médicosociaux s'est accompagnée d'une évolution des conditions de travail et des modes de management publics. Face à de nouvelles contraintes pouvant notamment les éloigner de leur cœur de métier, les travailleurs sociaux ont ressenti à la fois un "déficit de reconnaissance" et une "perte de sens", selon l'ancien président de l'ADF.

Si le modèle économique devient la priorité, qui va s'occuper des "personnes moins solvables" ?

"On a vu arriver une forme d’entrepreneuriat social avec des idées très intéressantes, pertinentes, et en même temps tous nos modèles économiques étaient en train de changer", a résumé Patrick Doutreligne, président de l’Uniopss. Rappelant que les appels d'offres dans ces secteurs n'ont démarré que dans les années 2007-2008, l'ancien délégué général de la fondation Abbé Pierre a insisté sur le fait que le "lucratif" et le "non-lucratif" étaient de son point de vue "deux mondes différents", même si des espaces intermédiaires pouvaient s'avérer "extrêmement intéressants". "Une association d'aide à domicile met la clé sous la porte par semaine", alerte toutefois Patrick Doutreligne, qui pointe les conséquences que peuvent avoir ces différences de modèles socio-économiques. Des "entreprises sociales" en quête d'équilibre financier peuvent selon lui avoir tendance à délaisser les "personnes moins solvables" - ou les moins proches d'atteindre les "objectifs d'impact" sur lesquels elles se sont engagées -, des publics qui reviennent alors essentiellement à la sphère publique ou à des associations déjà fragilisées.

Pour Jonathan Jérémiasz, président du Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves), il importe d'être précis sur les définitions. Dans son réseau, une entreprise sociale est une "structure privée, quel que soit son statut, qui poursuit une finalité d’utilité sociale, qui partage sa gouvernance, qui partage les richesses en son sein ou qui limite sa lucrativité". Dans la notion d'"entreprise", il faut selon lui surtout retenir le "dynamisme entrepreneurial" impliquant "la recherche de nouvelles ressources et le souci de bonne gestion". "Une association peut payer son directeur général de façon totalement déraisonnable, une mutuelle de la même manière", a souligné Jonathan Jérémiasz, estimant que l'adoption de codes de bonne conduite - notamment sur les écarts de rémunération – avaient plus de poids que les statuts. Le président du Mouves plaide pour une "acculturation réciproque" à travers la formation notamment, auprès d'étudiants en travail social peu au fait des contraintes de gestion, comme auprès d'étudiants en école de commerce se destinant à l'entrepreneuriat social et ne soupçonnant souvent pas la complexité des enjeux sociaux.

Face aux défis sociaux, un besoin de moyens publics qui rassemble tout le monde

"La question de entrepreneuriats n’est pas liée à une question de statut juridique", a rebondi Marie-Thérèse Savigny, travailleuse sociale, formatrice et chercheuse à l'IRTS de Caen Normandie. Parmi les travailleurs sociaux, formés à l'intervention sociale d'intérêt collectif mais selon elle "soumis à des injonctions paradoxales insupportables", certains cherchent à développer de nouveaux projets et des complémentarités sur les territoires, à résoudre des problèmes et à innover ; d'autres, à l'inverse, semblent avoir renoncé.

"Les premiers entrepreneurs sociaux de mon secteur, l'insertion par l'activité économique, étaient des travailleurs sociaux", a quant à lui souligné François Dechy, président du groupe Baluchon. Déplorant ce choc des cultures entre des professionnels qui lui semblent appartenir au même monde, il a par ailleurs dénoncé les discours "de communicants qui ont pu laisser croire que l'entrepreneuriat social allait pouvoir remplacer les politiques publiques".

Au-delà des positionnements et statuts des différents intervenants sociaux, plusieurs voix ont insisté sur le besoin de définir un projet de société plus global et sur la nécessité de mettre des moyens publics face aux besoins sociaux. Vice-président de la Fonda, Yannick Blanc a mis l'accent sur la transformation profonde de ces besoins sociaux, d'abord liée au vieillissement démographique et à l'allongement de la jeunesse. Publiée en 2018, une étude prospective de la Fonda et de l'Unaforis met ainsi en avant des leviers d'évolution du travail social, dans les "domaines du numérique, des modes d’action dans les territoires et du renouvellement des formes et des structures de l’engagement".

"Il y a une inefficacité du travail social que je revendique : je suis une présence"

C'est d'ailleurs souvent en lien avec le numérique et l'engagement citoyen que les "entrepreneurs sociaux" apportent des approches nouvelles dans des domaines sociaux caractérisés par la présence d'"associations historiques". Proposant de mobiliser via Internet les riverains soucieux d'aider et de connaître leurs voisins de la rue, l'association Entourage a dans ses débuts "vécu de plein fouet le clash entre les acteurs traditionnels de la lutte contre l'exclusion et les nouveaux entrants", a témoigné Lucie de Clerck, directrice des opérations. Selon elle, à côté de légitimes "réticences" de la part de travailleurs sociaux soucieux de protéger leurs bénéficiaires, il peut y avoir un décalage de "temporalité", l'entrepreneur social cherchant à faire rapidement ses preuves – notamment pour pérenniser des financements – alors que l'accompagnement social de personnes en situation de grande fragilité est par définition "lent".

"Il y a une inefficacité du travail social que je revendique : je suis une présence, je n'ai pas d'obligation de résultat", a complété Thibault Leblond, travailleur social à l'association "Aux captifs la libération". Or, aujourd'hui, ce temps semble peu valorisé, au moins financièrement. "On demande de plus en plus aux bénévoles de faire du travail social", a interpellé Martine Trapon, assistante sociale et ancienne directrice de l'École normale sociale. Cela pose selon elle la question de ce qu'on attend, d'un point de vue politique, du travail social. "J'ai aujourd'hui très peu d'exemples de travailleurs sociaux qui vont bien. Qu'est-ce qu'on fait ?", a renchéri la socio-anthropologue Marie-Eve Humery, qui ouvre actuellement un "7e lieu" dédié à l'accompagnement de ces professionnels en souffrance.

Comment ne pas perdre de vue ceux qui sortent du radar de l'"impact social" ? Comment redonner du sens au travail social ? Quelles complémentarités entre les sphères publique et privées ? Entre ceux qui patiemment accompagnent et ceux qui tentent de bousculer pour innover ? Et surtout, quel projet social d'ensemble au service des plus fragiles de la société ? Encouragés par les organisateurs et les partenaires de la rencontre, entrepreneurs sociaux et travailleurs sociaux devraient continuer à creuser.

 

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