Violences des 17 et 18 octobre : atterrés, les élus demandent des comptes à l’État
Des couvre-feux "localisés" dans certaines villes dès ce lundi soir. Un fonds exceptionnel de soutien à la reconstruction des équipements publics. Le gouvernement a égrainé lundi les premières réponses qu’il entend apporter après le déchaînement de violences du week-end. Les associations d'élus s'indignent que des mairies aient été prises pour cible et dénoncent le manque d'anticipation du gouvernement.
© @VilleLimoges87/ L'hôtel de ville de Limoges en feu
L’hôtel de ville de Limoges dévasté par les flammes. Celui de Marseille envahi ; le buste de Marianne jeté à terre. Une antenne de l’office de tourisme incendié à Lyon, place Bellecour. À Paris, Bordeaux, Lille, Nantes, Calais ou Avignon, partout les mêmes scènes de vitrines brisées, de poubelles, de véhicules ou de vélos calcinés... Dans de nombreuses municipalités, la journée du 17 octobre est à marquer au fer rouge. Selon les derniers bilans du ministère de l’Intérieur, environ 2.400 personnes ont été interpellées et près de 1.000 policiers et gendarmes ont été blessés, dont sept grièvement, au cours du déchainement de violences qui a entaché la journée de mobilisation contre la vie chère. Au moins 3.000 commerces ont été victimes de dégradations et de pillages, selon le ministre du Commerce, Serge Papin. Prenant la parole dimanche soir après une deuxième journée de pillage, le président de la République a annoncé que les préfets prendraient "les décisions en lien avec les maires pour protéger nos villes, nos bâtiments publics et nos commerces". "Y compris en allant jusqu'à interdire quand il le faut certains rassemblements et en prenant toute action nécessaire."
Pour les élus, un nouveau seuil a été franchi en s’attaquant au symbole des mairies. "Incendier une mairie, agresser ses agents, les menacer de mort comme à Limoges, sont des actes qui vont bien au-delà du symbole. C’est une attaque organisée contre ce que nous avons en commun de plus précieux : la paix civile et nos libertés publiques fondamentales", a réagi l’Association des maires de France (AMF), dimanche, appelant à des rassemblements devant les mairies, lundi. France urbaine s’est indignée que les grandes villes qu’elle représente "ont été la cible de saccages inqualifiables contre des mairies, des bâtiments publics ou des sites commerciaux, occasionnant des dégâts considérables". "La mairie, visage de la République dans chaque ville et chaque village de France, est un sanctuaire que personne ne devrait oser avilir, abîmer ou dégrader", s'indigne l'association.
L’appel de l’AMF a été largement suivi. À Paris, une centaine de personnes s’étaient réunies devant l’hôtel de ville, autour du maire Emmanuel Grégoire qui a salué le travail des agents municipaux qui "n'ont pas ménagé leur peine depuis 48 heures pour protéger l'essentiel". Se disant "atterré" par les nouvelles dégradations commises dans la nuit de dimanche à lundi, l’édile a appelé le gouvernement à "prendre toute la mesure de ses responsabilités". Plus tôt, lundi, Emmanuel Grégoire avait dénoncé sur France Inter une "forme de pourrissement de ce mouvement social organisé par le gouvernement". Des rassemblements similaires se sont déroulés devant les hôtels de ville de Lille, Bordeaux ou Toulouse.
"Manque d'anticipation"
Derrière la sidération, les associations dénoncent le manque d’anticipation de l’État. Les événements du 17 octobre "ont marqué l’échec de la doctrine d’emploi des forces de l’ordre et montré l’insuffisance criante de leurs moyens d’intervention", pointe l’AMF, pour qui la responsabilité du gouvernement est de "rétablir le retour à l’ordre public". Elle appelle à "changer la doctrine d’intervention" et juge "indispensable que le travail des services de renseignement soit pleinement exploité, afin de prévenir les infiltrations de cortèges par des individus dangereux" et "procéder aux interpellations en amont" des manifestations.
Après avoir présenté sa démission au président de la République qui la lui a refusée dimanche, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a lui-même reconnu ce 19 octobre un "manque d'anticipation" et "une perte de contrôle" des forces de police dans "certaines grandes villes". "60.000" policiers et gendarmes ont été mobilisés samedi, a-t-il indiqué sur France Inter. Ils étaient 89.000 il y a un an pour le mouvement "Bloquons tout". "Il y a eu un défaut dans les renseignements et on ne fait pas de bonne police sans bon renseignement", a déclaré de son côté le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, sur France 2. Quant au Premier ministre, il a promis une "transparence totale", alors que la présidente de l’Assemblée doit proposer ce mardi à la conférence des présidents une commission d’enquête. Le maire de Marseille a déclaré que dans sa commune les casseurs avaient été "laissés tranquille". Il en veut pour preuve les enregistrements de caméras de vidéosurveillance qu’il tient à disposition d’une éventuelle commission d’enquête.
À l’issue d’une réunion interministérielle, le Premier ministre a promis lundi "une réponse pénale particulièrement importante, massive" avec 200 enquêteurs pour la seule préfecture de police de Paris "qui vont analyser les images, les films". Le taux de poursuite est de "80%" après les interpellations du week-end, avec "deux tiers de majeurs", "pratiquement que des hommes", "souvent connus des services de police". "Évidemment la judiciarisation va nous permettre aussi de calmer les choses pour mettre un certain nombre de personnes hors d’état de nuire."
"Un bordel très localisé sur des centres urbaines"
Face à un "bordel (…) très localisé sur des centres urbains", le Premier ministre a par ailleurs demandé aux préfets de déclencher des "couvre-feux" dès lundi soir (les premiers ont été annoncés pour certaines zones de quatre communes du Nord, dont Lille, uniquement pour les mineurs). Des couvre-feux "partiels" parfois "très localisés" qui doivent faire l’objet de discussions avec les maires et les chambres de commerce et d’industrie car "l’un des enjeux, c’est la protection des personnes mais aussi des biens, particulièrement des commerces". S’agissant de ces derniers, le gouvernement a décidé d’activer dès le 20 octobre le chômage partiel à 100% pour les salariés des commerces sinistrés. Le mise en place d’un fonds de soutien spécifique est également étudiée pour aider les entreprises à reconstituer leur trésorerie et leurs stocks à l’approche des fêtes de fin d’année. Des discussions ont été engagées avec les assureurs pour accélérer les expertises (sur les commerces, voir aussi notre article de ce jour).
Interrogé par un journaliste sur l’éventualité de recourir à "l’état d’urgence", le Premier ministre n’a pas entièrement écarté cette hypothèse qui relève du président de la République, même si "à date, la mise en place de ces couvre-feux me paraît davantage adaptée à la situation".
Un "fonds exceptionnel de soutien à la reconstruction des équipements publics"
Le Premier ministre a expliqué que le retour à l’ordre était un préalable avant de "mettre de l’argent sur la table". "Avant même que l’argent public soit sollicité, il est quand même bien logique que la responsabilité individuelle de celles et ceux qui ont cassée soit respectée", a-t-il dit, citant explicitement l’exemple de la mairie de Limoges. Une perspective qui reste néanmoins conditionnée à l’identification des auteurs et à leur solvabilité. Le chef du gouvernement mise également sur le projet de loi qui arrive au Sénat le 27 octobre et "va permettre d’aller saisir des allocations sociales" (lire notre article).
Dans la foulée de son intervention, la ministre des en charge des collectivités territoriales, Françoise Gatel, a annoncé de son côté un "fonds exceptionnel de soutien à la reconstruction des équipements publics", répondant ainsi aux maires de Marseille, Paris et Lyon, formulée dans une tribune publiée dans Libération. Le gouvernement a également demandé aux préfets de mettre en place "un guichet unique" pour accompagner les collectivités sinistrées, a-t-elle précisé, lors d’un débat à l’Assemblée sur les finances locales, promettant également des assouplissements sur les procédures. Ce débat organisé dans le cadre de l'examen du projet de loi de finances pour 2017 a donné lieu à de vives invectives d'un bout à l'autre de l'Assemblée.
Comme le lui a demandé Emmanuel Macron, le Premier ministre devra, dans les prochains jours, réunir "élèves, étudiants, enseignants, représentants des organisations syndicales et patronales, collectivités territoriales et parlementaires".