Politique de la ville - 2005-2015 : les "quartiers" auraient-ils bougé plus vite que la politique de la ville ?

Le Premier ministre réunit ce jour, lundi 26 octobre, aux Mureaux, 16 ministres et secrétaires d'Etat pour un second comité interministériel "Egalité et Citoyenneté" faisant suite à celui du 6 mars dernier. Il donnera les grandes lignes du projet de loi éponyme, axé sur la "mixité sociale", qui serait présenté cet hiver en Conseil des ministres. Mais ce 26 octobre 2015, c'est aussi la veille de l'anniversaire des 10 ans de la mort, à Clichy-sous-Bois, de deux adolescents cherchant à échapper à un contrôle de police, et qui avait déclenché les "émeutes de 2005". Dix ans après, il serait faux de dire que "rien n'a changé" et que "la politique de la ville ne sert à rien". En revanche, peut-être faudrait-il "changer de logiciel".

La politique de la ville ne se préoccupe plus uniquement des quartiers de grands ensembles HLM situés dans des banlieues urbaines. Avec la réforme de la géographie prioritaire, des centres anciens dégradés de villes moyennes par exemple sont désormais pris en compte et tout le monde s'en félicite. Reste que les quartiers pauvres ne vont pas mieux. Une part croissante des habitants a ainsi décroché du reste de la société sans espoir ni envie d'y revenir (ou même d'y venir tout court, pour les plus jeunes). Et de nouveaux territoires n'ont pas encore fait leur apparition dans les radars de la géographie prioritaire, comme ces lotissements de banlieue où sévit la "découpe pavillonnaire" à la faveur de marchands de sommeil particulièrement innovants. Des intervenants du colloque  organisé les 19 et 20 octobre par le Cevipof, avec le soutien du CGET, sur le thème "Novembre 2015, 10 ans après les émeutes" (*) ont dressé un état des lieux bien sombre.

"Je n'ai aucun optimisme"

"Dix ans après les émeutes, je n'ai aucun optimisme", a ainsi lâché le sociologue Didier Lapeyronnie. Il observe que "les situations les plus difficiles sont souvent dans les petites villes de province, où la ségrégation sociale et raciale est la plus marquée". Cette diversité se serait "sans doute encore accentuée" ces dernières années, notamment sous l'effet de la crise de 2008, qui a entraîné un "appauvrissement considérable" de la population. Avec pour conséquences, outre la "dégradation continue du statut des femmes", l'"installation d'une pauvreté de plus en plus forte, avec des phénomènes de repli de plus en plus marqués" et un "éclatement des quartiers entre une partie de la population qui décroche, et une autre partie qui met ça à distance, avec une forme de ressentiment".
"Je travaille dans les mêmes quartiers depuis 30 ans. Avant, les gens pauvres allaient vers la société. Dans les années 2000, on a eu [l'impression] qu'ils arrêtaient. Et aujourd'hui, [domine] le sentiment très fort qu'ils lui tournent le dos, qu'ils ne cherchent plus à entrer dans [cette] société qui ne veut pas d'eux", explique-t-il.

Des équipes de proximité où le personnel féminin est "en difficulté"

Béatrix Mora, directrice des politiques urbaines à sociales à l'Union sociale pour l'habitat, estime que ce "repli" serait "minoritaire pour le moment". Selon elle, il s'agirait de 100 quartiers, sur les 1.500 QPV, à être "en très grande difficulté" et concentrant des "situations très critiques". 
Elle rapporte que les bailleurs sociaux sont quant à eux préoccupés par trois situations. "Les quartiers gangrenés par les trafics illicites", évoque-t-elle en premier lieu, avec "des formes d'appropriation violente des territoires – immeubles ou parties d'immeubles - dont nous perdons parfois le contrôle".
Deuxième problématique pour les organismes HLM : "les situations de fortes concentrations socio-ethniques et les formes de repli communautaire [conjuguées] à la montée du fait religieux qui déstabilisent [la] gestion" des organismes. "Nous avons des équipes de proximité où le personnel féminin est en difficulté", relève-t-elle. "Notre mission en faveur du vivre-ensemble est déstabilisée".

"La stigmatisation du logement social est dépassée"

Béatrix Mora évoque en troisième lieu les quartiers HLM des petites et moyennes villes, qui n'ont "plus de fonction par rapport à l'évolution de ces villes" (voir nos articles ci-contre du 24 septembre et du 29 juin 2015). "La vacance [y] a redémarré depuis deux ans, à un rythme que nous n'avons jamais connu", observe-t-elle. Il faut "en prendre acte et travailler avec ces villes sur la notion de resserrement urbain". "On a démoli et reconstruit du vide", nous devons en "tirer les enseignements".
De son côté, Patrick Braouezec, président (ex-PCF) de Plaine Commune (93), observe que la politique de la ville a "colmaté les manques des politiques de droit commun" et, à ce titre, "si la politique de la ville n'avait pas existé, la situation [dans ces quartiers] serait bien plus dramatique". Il assure qu'aujourd'hui "la stigmatisation du logement social est dépassée", et que les quartiers qui comportent majoritairement ce type de logements "ne sont pas les plus problématiques" pour les villes. Pour sa communauté d'agglomération, ce qui pose problème aujourd'hui, "ce n'est pas le logement social mais l'habitat indigne, les quartiers anciens dégradés, la découpe du pavillonnaire qui se développe à vitesse grand V...", explique-t-il.
Il invite à "continuer à construire massivement du logement social, et le faire partout".

"Il faut changer de logiciel"

Patrick Braouezec pense également qu'il serait bon de s'appuyer sur les initiatives citoyennes développées dans les quartiers. Un sujet largement évoqué par Marie-Hélène Bacqué, sociologue et co-auteure, avec Mohamed Mechmache, responsable du collectif ACLeFeu, d'un rapport sur la participation citoyenne, remis en juillet 2013 à François Lamy, alors ministre délégué à la Ville (voir notre article du 9 juillet 2013). Ce rapport "a été suivi de peu de mise en œuvre", regrette-t-elle. "Les conseils citoyens [créés par la loi Lamy] ne correspondent pas du tout à ce que nous avions prévu [puisque nous proposions] de partir des initiatives populaires et non l'inverse".
Pour le sociologue Michel Kokoreff aussi, il "n'est pas sérieux de vouloir favoriser l'engagement des habitants en les choisissant sur des listes électorales, alors qu'une partie significative de la population n'y est pas présente. Cela aggrave le décrochage, avec un discrédit des institutions, une méfiance à l'égard des politiques et des formes d'organisation sociale internes qui prennent plutôt la forme du repli sur soi, la famille, la communauté... " Et de conclure : "il faut changer de logiciel". Selon lui, "le potentiel de ces quartiers populaires est très largement sous-exploité et plutôt que de renvoyer les habitants à la norme, à leurs déficits, faisons en sorte de coconstruire avec eux". D'autant plus qu' "aujourd'hui le langage des élus, des acteurs, ne correspond plus du tout à celui des habitants des cités. Les uns parlent de lutte contre les inégalités ou de participation, les autres de respect, de discriminations, des réactions vis-à-vis de l'islam..." Un discours qui "peine à être entendu par les élites sinon par des messages rassurants du type 'tout va très bien, l'intégration continue de fonctionner'".

Valérie Liquet avec AEF et AFP

 

 

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