Accès aux soins : des inégalités territoriales "profondes, mais sans géographie unique"
L'immense base de données de Doctolib permet à l'entreprise de diffuser, en partenariat avec la Fondation Jean-Jaurès, des "cartes de l'accès aux soins" pour dix professions de santé. Si les délais de prise de rendez-vous restent "contenus" concernant la médecine générale et les autres professions de premier recours, l'attente est importante pour certaines spécialités. Les écarts entre territoires sont considérables mais ne se recoupent pas forcément d'une profession de santé à l'autre. Éclairé par une étude complémentaire menée auprès de patients, le renoncement aux soins est "massif".
© Fondation Jean-Jaurès et Adobe stock
Les rendez-vous pris sur la plateforme Doctolib constituent une mine de données précieuse pour éclairer le sujet de l'accès aux soins. Pour la deuxième édition des "Cartes de France de l'accès aux soins" publiée ce 20 mai 2026, l'entreprise Doctolib et la Fondation Jean-Jaurès ont ainsi pu s'appuyer sur les données de pas moins de 80.000 professionnels de santé – ces derniers totalisant 234 millions de consultations en 2025. Dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027, il s'agit de l'"état des lieux le plus complet jamais réalisé", s'enorgueillit Roman Bornstein, codirecteur des études de la Fondation Jean-Jaurès.
Portant sur la période 2023-2025, l'étude pilotée par la géographe Joy Raynaud couvre "dix professions de santé libérales, réparties entre soins de premier recours (médecins généralistes, pédiatres, masseurs-kinésithérapeutes, sages-femmes, chirurgiens-dentistes) et spécialités (cardiologues, dermatologues, gynécologues, ophtalmologues, psychiatres)".
Des délais "contenus" pour les spécialités de premier recours
Globalement, les délais médians d'accès "restent contenus en moins de 15 jours pour toutes les spécialités de premier recours" – dont 3 jours pour les généralistes, 6 pour les kinésithérapeutes et 8 pour les pédiatres –, mais ils sont plus importants pour les spécialités médicales notamment les psychiatres (15 jours), les gynécologues (19 jours), les ophtalmologues (21 jours) et plus encore les dermatologues (32 jours) et les cardiologues (42 jours).
Ces délais sont restés "relativement stables" entre 2023 et 2025, notamment concernant la médecine générale et la kinésithérapie. À effectifs constants, l'ophtalmologie est parvenue à réduire les délais de 4 jours, grâce à la transformation du parcours de soins en lien avec les orthoptistes et les opticiens. "La dermatologie (-3 jours) et la gynécologie (-2 jours) évoluent aussi positivement, contrairement à la pédiatrie, les sages-femmes, la cardiologie et la psychiatrie qui voient leurs délais augmenter de +1 jour chacune", est-il observé. L'amélioration de la démographie médicale n'est pas toujours synonyme d'une réduction des délais, selon les auteurs qui en veulent pour preuve l'exemple de la cardiologie.
Accès aux généralistes : une dégradation dans près de la moitié des départements
Autre constat : les inégalités territoriales sont "profondes, mais sans géographie unique". Les écarts entre départements sont certes "considérables" – "de 1 à 10 en cardiologie (16 à 164 jours selon les départements), de 1 à 30 en ophtalmologie" –, les territoires ne connaissent pas les mêmes difficultés selon le type de spécialité. "La cardiologie est sous tension dans l’arc Occitanie-vallée du Rhône. L’ophtalmologie et la pédiatrie dans le Grand Ouest. La dermatologie dans le Nord et le Centre-Est", observe l'auteure. Une seule "constante" : "l’Île-de-France conserve les délais les plus courts pour la quasi-totalité des spécialités".
En matière de médecine générale, "78% des départements se situent entre 1 et 5 jours, tandis que 19% présentent des délais compris entre 6 et 7 jours", et quatre départements (le Cher, la Nièvre, l'Yonne et les Alpes-de-Haute-Provence) sont à 8 ou 9 jours. Si ce premier recours est "encore largement fonctionnel", une "dégradation diffuse et progressive" est observée avec hausse des délais dans près de la moitié des départements (47%) entre 2023 et 2025, une stabilité dans 49% et une amélioration des délais dans seulement 4%.
Un renoncement aux soins "massif" qui touche d'abord les jeunes
Une enquête conduite auprès de 8.000 patients complète ces données en éclairant "ce que les délais ne montrent pas" : "les recherches infructueuses, les renoncements, les reports vers les urgences". "Un délai médian court peut coexister avec une part importante de patients qui n’ont pas réussi à obtenir de rendez-vous", signale Joy Raynaud.
Avec 63% de patients interrogés qui auraient "renoncé à chercher un rendez-vous", ce renoncement "massif" touche en premier lieu les jeunes adultes (75% des 25-34 ans), et les cadres (71%) plus encore que les ouvriers (63%) et les personnes sans activité (63%), selon cette étude. "Les contraintes horaires pèsent autant que les contraintes financières", en est-il conclu.
Doctolib et la Fondation Jean-Jaurès relativisent également l’écart de renoncement entre zones urbaines denses et zones rurales qui ne serait "que de 4 points". Et, en lien avec l'offre de services déployée par l'entreprise, insistent : "C’est l’organisation de l’offre (sa disponibilité et sa lisibilité notamment) qui fait la différence, bien plus que la densité médicale du territoire."