Amaury Fievez : "On n'est pas obligé de faire des millions d'euros de travaux pour adapter une école à la canicule"
Chercheur et pilote du programme Racine – pour Recherche sur l'adaptation aux canicules à l'intérieur de nos écoles – au sein du programme Actee (Action des collectivités territoriales pour l'efficacité énergétique), Amaury Fievez expérimente depuis deux ans, dans 30 écoles, des solutions low-tech contre les vagues de chaleur : protections solaires, brasseurs d'air, ventilation nocturne. Pour lui, l'adaptation passe moins par de lourds travaux que par un changement de culture – jusqu'au retour du gardiennage – et par la recréation d'une gouvernance, aujourd'hui éclatée entre communes (services techniques, élus) et Éducation nationale. Alors que le gouvernement vient de décider de ne pas reconduire Actee au-delà de 2026, mettant fin à l'un des principaux dispositifs d'accompagnement de la rénovation énergétique des bâtiments publics, le chercheur s'interroge sur l'avenir des démarches engagées et sur la capacité des collectivités à poursuivre l'adaptation de leurs écoles aux fortes chaleurs.
© DR/ Amaury Fievez
Localtis - La fin de l'année scolaire 2026 s'est achevée sur le problème des écoles inadaptées à la canicule qui, pour certaines, ont dû fermer avant la fin de l'année scolaire. Beaucoup de collectivités pensent que l'adaptation passe forcément par de lourds travaux. Est-ce vraiment le cas ?
Amaury Fievez - Non. Le cœur de l'adaptation ne passe pas par de lourds travaux mais en premier lieu par des travaux légers. Pour un premier niveau d'adaptation, il n'est pas nécessaire d'investir des millions d'euros : il s'agit de protéger les bâtiments du soleil, avec des volets, des brise-soleils ou de simples planches de bois, d'installer des brasseurs d'air dans les classes et de ventiler la nuit. Isoler complètement le bâtiment serait mieux, mais ce n'est pas la réponse première dans le contexte budgétaire actuel.
Il faut avoir en tête qu'aucune solution technique ne nous permettra de vivre dans quinze ou vingt ans comme nous vivons aujourd'hui. Même la climatisation ne suffira pas : elle tombera en panne quand il fera trop chaud, ne serait-ce qu'à cause des chaînes logistiques internationales. Il faut donc modifier notre culture, notre façon de vivre et notre gouvernance, notamment pour les écoles.
Ventiler la nuit suppose d'ouvrir les bâtiments. Vous évoquez un "retour du gardiennage". Que voulez-vous dire ?
C'est un vrai changement de culture. Pour aérer un bâtiment public la nuit, il faut empêcher les intrusions : soit en équipant les fenêtres de dispositifs anti-intrusion, soit en faisant appel à un gardiennage. Ce ne sont pas des travaux lourds mais cette démarche pose des questions très concrètes. En cas d'intrusion, l'assurance prend-elle en charge les dégâts ? Et si un chat entre dans l'école ? Qui paie le gardien ? Qui en est responsable ? L'intrusion n'est pas un sujet dans beaucoup d'écoles, mais dans certains quartiers, si.
Parmi les solutions low-tech que vous testez, lesquelles donnent les résultats les plus rapides ?
Un bâtiment, c'est comme une tasse de café qu'on remplit. Vous avez de l'énergie qui entre, c'est la chaleur produite par le soleil, de l'air chaud par conduction des murs. Cette énergie peut ressortir grâce à la ventilation la nuit quand l'air est plus frais. Il faut donc protéger du soleil, ventiler la nuit et brasser l'air pour rafraîchir par convection. Quand je parle des brasseurs d'air, je pense aux ventilateurs de plafond, bien dimensionnés et bien placés. Et pas aux ventilateurs sur pied - c'est mieux que rien - mais ça ne profite qu'à trois enfants.
Ces trois gestes (protéger du soleil, ventiler la nuit et installer des brasseurs d'air) font 80% du travail ; si cela ne suffit pas, on ajoute de la climatisation. Ce n'est pas très compliqué. Nous proposons des formations de quelques semaines, à raison de trois heures par semaine, avec des ateliers. C'est très accessible.
Lors d'un événement au Hub des Territoires, à Paris, vous avez avancé qu'avec 13.000 à 40.000 euros, on peut parfois gagner 5 à 8 degrés dans une école…
Ce sont les chiffres que nous observons dans Racine pour des écoles de 80 à 120 élèves. Une école l'a fait pour 13.000 euros, résultats mesurés à l'appui. Plus on travaille en régie, moins cela coûte cher. Pour les brasseurs d'air, on parle de 5.000 à 6.000 euros de matériel, des dépenses très en dessous des seuils des marchés publics : il suffit de comparer plusieurs offres. Les protections solaires, ce sont des planches de bois, posées dans le cadre d'un chantier participatif ou en régie. J'espère simplement qu'on n'interdira jamais la maîtrise d'œuvre interne.
Quels sont les principaux freins rencontrés par les collectivités ?
C'est le sujet de ma thèse ! Ils sont politiques, culturels et sociaux, bien plus que techniques. Dès la première année d'expérimentation, la moitié des projets se sont arrêtés : changement d'équipe municipale, projet hérité de l'élu précédent… À l'inverse, des élus engagés accélèrent tout. Côté culture, fermer les protections solaires en journée n'est pas toujours accepté par les enseignants, ni par des parents qui ne veulent pas que leurs enfants travaillent dans le noir. Les enseignants sont très mobilisés pendant la canicule, moins en hiver, quand il faut la préparer. La racine du problème est la même qu'en hiver : personne ne s'occupe réellement du confort thermique, c’est encore géré par plein d'acteurs différents qui ne se coordonnent pas. La plupart des écoles sont chauffées, y compris pendant les vacances, car le technicien n'est pas là et ne reçoit pas la facture. La gestion de l'énergie est éclatée.
Si un maire ou un directeur des services techniques veut que son école soit prête avant la prochaine canicule, par quoi doit-il commencer ?
Par créer un groupe, avant même de réfléchir aux solutions techniques. Un groupe informel : une boucle WhatsApp, un verre après le travail, avec les élus motivés, les agents du service technique, les enseignants, la direction de l'école, des parents volontaires. L'idée est d'oublier la position de chacun pour faire avancer le sujet, comme une mission commando, plus rapide que l'inertie de l'administration. Cela suppose d'accepter de sortir de sa fiche de poste et d'assumer des responsabilités qui ne sont pas les nôtres. Sinon, on paie une entreprise pour installer de la climatisation en croisant les doigts pour qu'elle ne tombe pas en panne pendant la canicule.
Racine a été conçu pour livrer ses résultats vite et à faible coût. Mais début septembre, une coupe du budget de 40 millions a été annoncée, ne permettant de financer que les diagnostics au sein de 2.500 écoles au lieu des 12.500 annoncées. Que va devenir ce travail ?
L'arrêté publié au Journal officiel prolonge Actee+ d'un an, jusqu'en décembre 2027, mais le détail est en cours de négociation avec la DGEC (Direction générale de l'énergie et du climat) et Matignon. Il n'y aura probablement pas d'Actee 4, sauf miracle, l'équipe devrait être licenciée en janvier, et Racine s'arrêterait sans doute. Ma lecture, qui n'engage que moi, est que c'est un choix d'abandonner les collectivités, au moment où elles en ont le plus besoin. Racine coûte très peu et tout y est en accès libre : quand on est payé par des fonds publics, on publie les résultats. Mon objectif reste d'adapter 50.000 écoles, avec une méthode accessible au plus grand nombre, même sans financement de l'État. Si je dois faire du bruit pour y parvenir, j'en ferai.