"Avec 5 milliards d'euros, ça ne marchera pas" : Anne-Claire Mialot met en garde sur l'Anru 3
Auditionnée par la commission des affaires économiques du Sénat mercredi 20 mai, la directrice générale de l'Anru a détaillé l’état d’avancement du nouveau programme national de renouvellement urbain, tout en reconnaissant les fortes tensions de trésorerie traversées par l'agence. Cette audition, organisée dans la foulée du rapport sénatorial de Sophie Primas sur le financement du renouvellement urbain, a également permis d’esquisser les contours du futur "Anru 3", confronté à d'importantes interrogations budgétaires et opérationnelles.
© Capture vidéo Sénat/ Audition d'Anne-Claire Mialot le 20 mai au Sénat
Mercredi 20 mai, dans l'enceinte de la commission des affaires économiques du Sénat, l'ambiance n'était pas à la complaisance, malgré un soutien transpartisan affiché à l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru). Anne-Claire Mialot, sa directrice générale, est venue faire le point sur la phase active du Nouveau Programme national de renouvellement urbain (NPNRU) et esquisser les contours du futur "Anru 3". Une audition qui intervient dans un climat de vigilance accrue, une semaine après le rapport de la sénatrice Sophie Primas sur le financement du renouvellement urbain, qui martelait que "l'achèvement du NPNRU dans les délais doit demeurer la priorité".
NPNRU : un sprint final sous haute tension financière
Sur le terrain, les chiffres parlent : 81% du programme sont déjà engagés financièrement, un chiffre qui devrait grimper à 90% fin 2026. La concrétisation opérationnelle suit, avec 90% des opérations physiques démarrées et 69.000 logements sociaux déjà livrés ou rénovés. Pourtant, derrière ces succès de façade, la trésorerie de l'agence a frôlé la correctionnelle.
Face aux retards de financement de l'État et à l'annulation de ses crédits en 2024, l'Anru a dû ajuster ses échéanciers de paiement pour éviter le naufrage. "Si nous n'avions pas pris cette mesure, nous aurions été en trésorerie zéro", a admis Anne-Claire Mialot, précisant que ces ajustements techniques ont permis de décaler 327 millions d'euros de paiements. Le rapport de Sophie Primas soulignait d'ailleurs ce décalage flagrant : l'État n'a versé que 22,5% de sa contribution prévue, contre plus de 50% pour les bailleurs sociaux. Si la situation semble stabilisée pour 2026 et 2027 grâce au retour des crédits étatiques (116 millions d'euros annoncés), la prudence reste de mise.
Anru 3 : le défi de la voilure réduite
La confirmation par le Premier ministre, le 23 avril dernier, d'un troisième programme (Anru 3) focalisé sur 150 quartiers change la donne. Cette nouvelle étape, que le ministre du Logement qualifie d'"Anru 360", serait ouverte à d'autres quartiers que les QPV et ambitionnerait une vision interministérielle globale, intégrant non plus seulement le bâti, mais aussi une coopération renforcée sur la sécurité et l'éducation (lire notre article). Une perspective qui divise : selon la directrice générale de l'Agence, la priorité doit être laissée aux 450 quartiers les plus en difficulté. Certains élus redoutent en outre un chevauchement des compétences avec d'autres opérateurs tels que l'Anah ou l'ANCT.
Pour l'heure, l'urgence est surtout opérationnelle : il s'agit d'éviter le "trou d'air" budgétaire et technique constaté entre 2014 et 2018, qui avait ralenti les projets urbains partout en France. Côté subventions, si le gouvernement évoque une enveloppe de 5 milliards d'euros, Anne-Claire Mialot a affirmé qu'avec un tel montant, "ça ne marchera pas". Le rapport Primas estime pour sa part que 6 à 7 milliards d'euros sur dix ans seraient nécessaires, et martèle que ce financement doit être sécurisé via un tour de table complet entre l'État, Action Logement et les bailleurs sociaux "avant tout lancement".
La mixité, et le nouveau front de la sécurité
L'audition a également mis en lumière une évolution de la philosophie de l'agence. Le narcotrafic, qualifié de sujet "prégnant" qui n'existait pas avec cette intensité lors du lancement par Jean-Louis Borloo en 2003, force l'Anru à repenser ses projets. Anne-Claire Mialot a plaidé pour une "prévention situationnelle", visant à démolir les formes urbaines "enfermantes" (porches, dalles, recoins) qui favorisent les trafics. "Le renouvellement urbain ne résout pas les problèmes de sécurité... mais il peut participer", a-t-elle nuancé, tout en souhaitant rendre obligatoires les diagnostics de sécurité avant tout investissement massif.
Interrogée par ailleurs sur la persistance de la pauvreté dans les quartiers rénovés, Anne-Claire Mialot a opposé une analyse sociologique à la vision parfois statique de la mixité. Selon elle, la paupérisation n'est pas le signe d'un échec du bâti, mais le résultat d'une dynamique de mouvement : "Les personnes qui s'en sortent partent, et les personnes qui ne trouvent pas à se loger vont dans les logements les moins chers". L'objectif, explique-t-elle, est désormais de faire de ces quartiers des "quartiers de sas" (tremplins de mobilité) plutôt que des "quartiers de nasse".
Un outil optimisé
Interrogée sur la menace existentielle qui plane sur l'agence (lire notre article), Anne-Claire Mialot a défendu la pertinence d'un outil qu'elle juge "assez optimisé en termes d'articulation entre le national et le central". Face aux critiques sur la multiplication des structures parapubliques, elle a rappelé la relative légèreté de sa "machine" : seulement 135 salariés au siège, dont 115 sont directement mobilisés sur le déploiement opérationnel du programme national. Pour la directrice générale, l'agence n'est pas une strate bureaucratique de plus, mais une instance de coopération indispensable dont le maintien est d'ailleurs plébiscité par les acteurs de terrain pour garantir la cohérence de la politique publique, malgré les débats parlementaires sur sa nécessaire simplification
En fait de simplification, Anne-Claire Mialot a proposé de déléguer la validation de la reconstruction de l'offre de logements sociaux directement aux territoires (métropoles ou départements), en s'appuyant sur le modèle existant des aides à la pierre. Cette autonomie territoriale (toujours encadrée par les objectifs nationaux) viserait à supprimer des verrous bureaucratiques et à accélérer concrètement la production de logements sur le terrain.