La gestion des déchets en Outre-mer face aux défis de l'insularité

Le traitement des déchets en Outre-mer accuse un retard majeur qui soulève des problématiques sanitaires et environnementales. Pour combler le manque d'équipements, les acteurs publics locaux peuvent mobiliser l'ingénierie, les prêts de long terme et l'offre investisseur de la Banque des Territoires.

Gestion des déchets : un retard colossal à rattraper en Outre-mer

La délégation sénatoriale dans les Outre-mer a présenté en décembre 2022 un rapport d'information sur la gestion des déchets dans les territoires ultramarins.

Ce rapport pointe le grand besoin de rattrapage de la gestion des déchets en Outre-mer et évoque un état d'urgence sanitaire et environnementale. Les sénatrices rapporteuses affirment que la cote d'alerte est dépassée.

Estelle Ourlay, chargée de développement Secteur public local.

Certains indicateurs donnent à voir l'urgence de la situation :

  • le taux d'enfouissement moyen des déchets ménagers est de 67 % contre 15 % au niveau national ;
  • la quantité moyenne d'emballages ménagers collectés par habitant et par an est de 14 kg dans les cinq DROM (départements et régions d'outre-mer) contre 51,5 kg pour la France entière.

Ces chiffres traduisent le manque important de dispositifs et d'infrastructures pour la collecte, le tri et la valorisation des déchets, résultant de la pénurie de moyens et des spécificités de ces territoires.

L'insularité pose des défis structurels majeurs, notamment la disponibilité du foncier, l'éloignement, et le surcoût des projets. De plus, certains territoires ultramarins sont confrontés à une croissance démographique soutenue. Ces différents facteurs expliquent le déficit d'infrastructures en Outre-mer où des difficultés de gouvernance peuvent aussi exister.

Céline Gilquin, directrice de projets Outre-mer et adaptation au changement climatique à la Direction du Réseau et des Territoires.

Le rapport sénatorial appelle ainsi à des « plans de rattrapage exceptionnels, voire à des plans Marshall pour la Guyane et Mayotte » afin d'éviter une catastrophe sanitaire et écologique. En effet, les dépôts sauvages et les anciennes décharges illégales peuvent polluer l'eau et les sols, mais aussi favoriser la transmission de maladies. L'enjeu environnemental est également capital dans des territoires qui abritent 80 % de la biodiversité française. La richesse et la fragilité des écosystèmes locaux nécessitent de prendre des mesures de protection fortes.

La délégation appelle donc à la mise en place de « financements et d'une gouvernance consolidée [qui] permettront de prendre le virage d'une économie circulaire réaliste et adaptée aux contraintes propres aux territoires ultramarins ».

Banque des Territoires : des appuis en ingénierie et en financement

Face à des projets complexes, aussi bien techniquement que dans le montage financier, les acteurs locaux peuvent avoir besoin d’appuis en expertise que la Banque des Territoires peut mettre à leur disposition pour :

  • l'élaboration des schémas directeurs ;
  • la structuration des projets ;
  • le montage financier des opérations.

La Banque des Territoires peut mobiliser des compétences d'ingénierie sur les aspects techniques et financiers, accorder des prêts de long terme voire co-investir dans les équipements pour donner aux acteurs publics locaux les clés pour prendre les bonnes décisions puis développer les projets.

Les prêts de la Banque des Territoires permettent de pallier les capacités financières limitées des syndicats en lissant la charge financière sur le temps long. Par exemple, notre prêt Transformation écologique s'étale sur une durée minimum de 25 ans et peut aller jusqu’à 60 ans à des conditions de taux attractives indexées sur le taux du Livret A.

Céline Gilquin, directrice de projets Outre-mer et adaptation au changement climatique à la Direction du Réseau et des Territoires.

Les investissements à réaliser sont très lourds car les coûts des matériaux, d'acheminement et de la main-d'œuvre sont renchéris par le contexte insulaire. De plus, les acteurs locaux ont souvent des modèles économiques plus fragiles que dans l’Hexagone car les coûts de fonctionnement sont plus élevés et, côté recettes, les marges de manœuvre sont plus restreintes.

Les EPCI sont confrontés à de nombreux enjeux structurels sur d'autres politiques publiques, notamment l'eau et l'assainissement, et peuvent difficilement augmenter leur propre contribution ou faire appel aux usagers dont le niveau de revenus est bien inférieur à celui de l'Hexagone.

Estelle Ourlay, chargée de développement Secteur public local.

La Réunion : un territoire sur la bonne voie

À ce jour, La Réunion reste en situation de fragilité sur la gestion des déchets puisque l'enfouissement des déchets est encore massif avec un taux de 65 %, qu'il existe seulement deux installations de stockage, proches de la saturation, et que le niveau de valorisation reste faible.

L'île est engagée dans une trajectoire vertueuse et se rapproche des standards hexagonaux. La gestion des déchets se trouve à un moment charnière avec des investissements importants qui ont été portés ces dernières années. En 2027, La Réunion parviendra ainsi à la fin du tout-enfouissement et connaîtra un pivot énergétique avec la mise en service d'installations de valorisation énergétique.

Estelle Ourlay, chargée de développement Secteur public local.

Le traitement des déchets ménagers et assimilés y est bien organisé. Au mitan des années 2010, le territoire s'est structuré autour de deux syndicats, le Sydne pour le Nord et l'Est qui couvre 40 % de la population, et Ileva pour l'Ouest et le Sud qui couvre 60 % de la population. Chaque syndicat gère une ISDND (installation de stockage de déchets non dangereux) et porte des outils multifilières performants qui participent à un tri efficace, à la production de CSR (combustibles solides de récupération) et à la valorisation énergétique des déchets.

Le Sydne et Ileva ont fait le choix de modèles différents, avec d'un côté une DSP (délégation de service public) et de l'autre un portage des investissements en direct, qui amènent les deux syndicats à faire face à des enjeux propres.

La Banque des Territoires soutient depuis le départ le projet Run'Eva, porté par Ileva, avec, en cumulé, près de 100 M€ de prêts sur 40 ans pour la construction de ce nouvel outil multifilières performant qui va permettre la valorisation énergétique des déchets ménagers sur le site de Pierrefonds à Saint-Pierre. Ce futur outil industriel comprendra : 

  • une unité de tri des déchets recyclables ;
  • une unité de méthanisation de la fraction fermentescible des ordures ménagères résiduelles et des biodéchets ;
  • une unité de valorisation des combustibles solides de récupération (CSR) issus des déchets non recyclables.

Le projet Run'Eva permettra de mettre fin au tout-enfouissement en offrant une alternative efficiente. Sur 290 000 tonnes de déchets reçus annuellement, le site en valorisera 74 %, dont 66 % en CSR et 8 % de déchets organiques méthanisés, et évitera donc l'enfouissement de 214 000 tonnes de déchets par an, tout en produisant 120 GWh/an, soit 3 % de la consommation énergétique de La Réunion.

Gestion des déchets à Mayotte : tout reste à faire

À Mayotte, le Sidevam gère la collecte et le traitement des déchets ménagers sur le territoire, toutefois certaines collectivités ont souhaité conserver la compétence liée à la collecte, ce qui fragilise sa position. Une étude d’opportunité et faisabilité a été réalisée pour la construction d'une UVE (unité de valorisation énergétique) qui valide la nécessité de s'orienter vers ce type d'outils.

Le Sidevam a donc publié, fin 2025, trois appels d’offres d’AMO afin d’élaborer son schéma directeur, de définir la gouvernance adaptée au portage de l'UVE et de construire et d’exploiter cet équipement. Sur ce territoire, les enjeux en investissement sont à venir.

Accompagner les nouvelles initiatives vertueuses

Au-delà du triptyque collecte-tri-valorisation, la Banque des Territoires s'attache à promouvoir et soutenir les actions d'économie circulaire pour franchir un palier supplémentaire. Ces initiatives, souvent portées par des acteurs de l'économie sociale et solidaire (ESS), permettent de développer des logiques vertueuses de réemploi et participent également à la création d'emplois, notamment pour des personnes en réinsertion. Le volet écologique se double ainsi d'une dimension sociale qui rend ces projets particulièrement intéressants.

Nous sommes attentifs aux propositions qui s'inscrivent dans cette boucle d'économie circulaire, que ce soit des projets de réutilisation des bouteilles en verre, de valorisation des cartons et plastiques, de création de plateforme pour le réemploi de matériaux du BTP…

Céline Gilquin, directrice de projets Outre‑mer et adaptation au changement climatique à la Direction du Réseau et des Territoires.

D'autres défis d'ampleur seront encore à relever dans les prochaines années, notamment autour du recyclage des déchets du BTP, des déchets dangereux et des déchets ultimes. Sur ces sujets, aux difficultés liées à l'insularité, à l'éloignement et à l'accès au foncier s'ajoute la contrainte de taille et donc l'absence d'effet d'échelle pour bâtir des modèles économiques solides et équilibrés.

Céline Gilquin

Directrice de projets Outre‑mer et Adaptation au changement climatique à la Direction du Réseau et des Territoires

Céline Gilquin est spécialisée depuis plus de  ans dans le financement et l'accompagnement des autorités locales et nationales dans la définition et la mise en œuvre de politiques publiques, sociales et environnementales. Après avoir travaillé pendant 20 ans à l'Agence française de développement (AFD) où elle a occupé les postes de directrice en charge des sujets de lien social, d'eau et d'assainissement ainsi que le poste de directrice de l'AFD en Polynésie française, elle a rejoint le Groupe Caisse des Dépôts en 2025.

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Estelle Ourlay

Chargée de développement Secteur public local

Estelle Ourlay travaille à la Caisse des Dépôts et Consignations depuis 20 ans, dont 15 ans au service du développement territorial au contact direct des partenaires, d'abord en Bretagne puis à La Réunion et à Mayotte.