Compétence économique des régions : "La décentralisation reste largement inachevée" (Jalil Benabdillah, vice-président de la région Occitanie)

Le dossier Fibre Excellence illustre à la fois la capacité d’une région à mobiliser des moyens pour préserver un outil industriel stratégique et les limites de ses leviers d’action. Alors que la décentralisation de la compétence économique reste inachevée, selon les régions, la sauvegarde des entreprises repose sur une coordination étroite entre État, collectivités, investisseurs et agences de développement. Le point avec Jalil Benabdillah, vice-président de la région Occitanie en charge de l’économie, l’emploi, l’innovation et la réindustrialisation et président du Cner, la Fédération des agences d’attractivité, de développement et d’innovation. 

Localtis - Le tribunal de commerce de Toulouse vient d’accorder trois mois supplémentaires aux industriels intéressés par la reprise de Fibre Excellence Saint-Gaudens. Êtes-vous optimiste sur l’issue de ce dossier ?

Jalil Benabdillah - Oui, car un tour de table important a été réalisé : 90 millions d’euros au total doivent permettre d’accompagner le projet. La région Occitanie y contribue largement, en mobilisant 3,5 millions d’euros. L’État s’est engagé à hauteur de 2 millions d’euros pour un mois et la région prendra le relai sur les deux mois suivants, jusqu’à fin décembre. Ce délai supplémentaire permet à l’investisseur, avec nos équipes, d’examiner toutes les solutions susceptibles de rendre possible la reprise de cette activité.

Quelle est la composition du consortium d’industriels intéressés ? Il est question notamment d’un investisseur portugais. Peut-on en savoir davantage sur son identité ?

À ce stade, la discrétion est de mise pour donner toutes ses chances au projet. Il faut laisser les industriels travailler sereinement et ne pas fragiliser les discussions en cours. Parmi les repreneurs potentiels figure notamment Soprema, un groupe alsacien spécialisé dans l’étanchéité et l’isolation thermique des bâtiments, qui est également implanté dans plusieurs régions, notamment à Garons, près de Nîmes.

Le dossier Fibre Excellence est-il représentatif des limites de la décentralisation de la compétence économique vers les régions ? Celles-ci ne disposent-elles pas de tous les leviers pour rendre une entreprise économiquement viable ?

La décentralisation en France reste largement inachevée. La loi NOTRe a confié aux régions de réelles prérogatives et responsabilités en matière de développement économique, en faisant d’elles les cheffes de file dans ce domaine, sans pour autant leur donner les moyens financiers correspondants. Un chiffre l’illustre : les aides directes aux entreprises relevant des régions ne représentent que 2,5 à 3% de l’ensemble des aides qui leur sont accordées. 

Autre indicateur : France 2030, qui constitue aujourd’hui le principal programme de réindustrialisation, représente 54 milliards d’euros, mais moins d’un milliard est destiné à l’ensemble des régions dans sa partie régionalisée. La logique reste donc largement centralisée : les politiques sont mises en œuvre dans les territoires avec les régions, mais la décision finale appartient à l’État.

On aurait pu confier 10, 15, voire 20% de France 2030 aux régions, afin d’en faire un véritable levier de transformation au cœur des territoires, au plus près des besoins et dans une logique de coordination entre les acteurs. 

Pour autant, je suis favorable à ce que les territoires travaillent dans un cadre national, voire européen, avec une véritable ambition de souveraineté nationale et européenne. L’État doit fixer les grandes orientations, notamment dans des domaines stratégiques comme le nucléaire, l’énergie, la défense, l’aéronautique ou le numérique afin de préserver les intérêts du pays. Mais une fois ces priorités définies, il faut laisser aux territoires la possibilité d’agir sur la proximité et la granularité des interventions. Sur l’innovation, par exemple, l’État pourrait faire davantage confiance aux régions.

Dans le cas de Fibre Excellence, certains sujets relevaient exclusivement de l’État comme la réévaluation des tarifs de rachat de l’électricité ou l’augmentation de l’approvisionnement en bois des usines par l’Office national des forêts (ONF). Cela montre bien les limites de l’action de la région. Qu’en pensez-vous ?

L’État n’est évidemment pas absent des territoires. Lorsque les régions demandent davantage de décentralisation, elles ne réclament pas l’indépendance. Elles souhaitent pouvoir mieux travailler avec les représentants de l’État localement. Le préfet participe à tous les comités et ses services sont pleinement engagés dans ces dossiers. Sur les grands enjeux stratégiques, nous sommes d’ailleurs souvent en accord avec lui.  Mais le préfet doit lui-même rendre compte à son administration centrale et n’est pas toujours le seul décisionnaire. 

C’est pourquoi, une plus grande décentralisation doit s’accompagner d’une plus grande déconcentration des services de l’État. Il faut donner davantage de moyens aux préfets. Je préfère un "non" d’un préfet qui connaît bien la situation locale, qu’une réponse négative venue d’un ministre et d’une administration… Pendant l’épidémie de Covid, le tandem président de région/préfet a d’ailleurs remarquablement fonctionné, en termes de réactivité, de mobilisation des acteurs et de mise en œuvre des actions.

Le plan de sauvetage de Fibre Excellence est-il emblématique de ce qu’une région peut faire pour sauvegarder une entreprise industrielle ?

C’est un exemple de détermination d’une région à préserver un outil industriel et plusieurs centaines d’emplois directs et indirects sur un territoire. Fibre Excellence est un dossier particulièrement symbolique puisqu’il s’agit du dernier producteur de pâte à papier de France. Cette production entre notamment dans la fabrication de produits d’hygiène et de santé utilisés dans les hôpitaux. Avec les incendies majeurs de cet été, la question de la protection de l’ensemble de la filière bois prend également une importance particulière. Le projet Fibre Excellence est donc à la fois économique, industriel, politique et sociétal. Il fallait le prendre à bras-le-corps. Ce n’est d’ailleurs pas le seul dossier de cette nature. Nous avons eu la même préoccupation avec Perrier et Solvay dans le Gard, par exemple. 

Quels sont aujourd’hui les principaux instruments financiers dont dispose la région Occitanie pour aider les entreprises ?

L’Occitanie dispose aujourd’hui d’un véritable arsenal financier en faveur des entreprises, qui ne se limite pas aux subventions. La région peut faciliter l’accès au crédit, garantir des emprunts et accorder des prêts. Nous disposons également d’un financement relais exceptionnel pouvant aller jusqu’à 500.000 euros pour les entreprises qui présentent un vrai plan de relance. 

La région peut aussi, dans certains cas, investir directement ou indirectement en fonds propres. C’est précisément la vocation de l’Aris, l’Agence régionale des investissements stratégiques : devenir actionnaire d'entreprises régionales dans des projets de création, de développement, de diversification ou de transformation. Dans le cadre du projet industriel Occitanie Géotex, la région a ainsi engagé plus de 9 millions d’euros, dont près de 3 millions investis directement au capital de l'entreprise via l'Aris.

Mais le soutien aux entreprises ne se limite pas à l’intervention financière. Notre agence de développement, AD’OCC, dispose également d’une cellule dédiée à l’accompagnement des entreprises en difficulté. Elle intervient notamment dès la détection des premiers problèmes, que les entrepreneurs ont parfois souvent du mal à exprimer parce qu’ils pensent pouvoir les résoudre seuls.

La prise de participation au capital des entreprises par les régions est-elle une pratique appelée à se développer ?

Ce n’est pas une pratique simple, car elle suppose notamment de respecter le cadre réglementaire applicable aux opérations financières et d’obtenir les autorisations nécessaires de l’AMF (Autorité des marchés financiers). On constate néanmoins une appétence croissante des régions pour l’investissement en capital. C’est aussi une manière de donner confiance aux autres investisseurs : la région accepte de prendre des risques et montre qu’elle est prête à accompagner l’industrie et la création d’emplois.

C’est également un message politique : la région ne se contente pas d’affirmer qu’elle veut soutenir l’industrie, elle engage ses propres moyens pour le faire.

Les régions ont démontré leurs capacités d’ingénierie financière et leur aptitude à animer des filières entières. En Occitanie, c’est notamment le cas dans l’hydrogène, l’éolien flottant, le nautisme ou encore le spatial. Désormais, il faut que l’État leur fasse davantage confiance.

La recherche d’investisseurs étrangers relève-t-elle de la compétence économique des régions ?

La compétence économique régionale consiste d’abord à créer un environnement suffisamment favorable pour que les entreprises puissent se développer. Les agences de développement jouent un rôle essentiel aux côtés des régions. Mais certains projets, comme Fibre Excellence, vont au-delà de la seule compétence régionale : il s’agit à la fois de préserver un outil industriel et de rechercher des repreneurs, français ou étrangers.

Sur ce terrain, l’État dispose de moyens considérables dont les régions ne disposent pas. Il faut donc veiller à la complémentarité des interventions. En Occitanie, l’attractivité économique repose ainsi sur un partenariat associant la région, l’agence AD’OCC, Business France et les agences Invest des collectivités locales. Cette coordination permet de rechercher et de mettre en œuvre rapidement des solutions.

Quel est précisément le rôle des agences de développement économique dans l’accompagnement des entreprises en difficulté ?

Elles jouent un rôle important dans la prévention et l’accompagnement des difficultés. Nord France Invest, dans les Hauts-de-France, a par exemple développé un service M&A consacré notamment à la transmission et à la reprise d’entreprises régionales, en particulier lorsqu’un acquéreur international cherche à reprendre une entreprise du territoire. Ce service s’appuie sur un réseau d’avocats, de banques, d’experts-comptables, de cabinets d’audit et de restructuration et d’administrateurs judiciaires.

En 2017, cette démarche a notamment accompagné la reprise de Betsinor, une entreprise produisant des panneaux en béton fibré près de Lens, par le groupe belge Delmar. L’opération a contribué à préserver le savoir-faire et les emplois de l’entreprise, tout en permettant au repreneur belge de développer ses activités en France.

Dans le Sud, One Provence Promotion a développé dès 2005 le programme "Go Between in Provence". Son objectif est de mettre en relation des cédants du territoire avec des repreneurs extérieurs, français ou étrangers. L’intérêt est double : attirer de nouveaux acteurs économiques sur le territoire, puisque les repreneurs sont souvent extérieurs à la région, et éviter la disparition d’entreprises locales en leur trouvant un successeur. Il s’agit donc à la fois d’une politique de transmission et d’une politique d’attractivité.

Au cours des cinq dernières années, ce programme a permis 182 rapprochements et 42 projets de reprise. Il a notamment favorisé le rachat de deux PME industrielles marseillaises spécialisées dans les matériaux composites et la plasturgie, Apples Composites et PSPI, en mettant le repreneur en relation avec l’ensemble de l’écosystème économique régional.

 

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