Crues : l'état des digues en question, l'État accusé de désengagement
Certaines digues n'ont pas résisté par endroits aux crues d'une ampleur exceptionnelle de ces derniers jours. Dans le Sud-Ouest, des maires et agriculteurs dénoncent le désengagement de l'État dans leur entretien, transféré ces dernières années aux intercommunalités. L'Association des maires de France (AMF) et Intercommunalités de France ont vivement réagi aux propos de la ministre de la Transition écologique mettant en cause la responsabilité des élus locaux en la matière.
© Jean-Luc Gleyze/ Le pont Langon/Saint-Macaire suite au retrait de la Garonne
Dans le Lot-et-Garonne, en vigilance rouge aux crues depuis le 11 février, huit digues ont été endommagées ou submergées, selon la préfecture. D'autres l'ont également été en Gironde, comme à Saint-Macaire, où ce "garde-fou", qui "nous protège de crues jusqu'à 9,30 mètres de haut" a "pu contenir cinq jours la Garonne" avant d'être débordé, selon Cédric Gerbeau, maire de cette commune de 2.000 habitants, où l'eau est montée à 10,45 mètres. Grâce à ce "rempart", "qui protège une trentaine de maisons, on peut s'organiser, anticiper la protection des populations", mais aussi protéger la Nationale 113, axe majeur emprunté par 20.000 voitures par jour ou les voies ferrées, poursuit-il.
Moyens insuffisants
Une digue, c'est "une ingénierie très complexe", "différentes strates de couches de terre et d'argile avec des degrés d'humidité que l'on va empiler les uns sur les autres pour créer un ouvrage étanche, solide et stable et malléable en même temps", précise Valérie Meneret, vice-présidente chargée de la gestion des milieux aquatiques et de la prévention des inondations (Gemapi) à la communauté de commune Convergence Garonne, au sud-est de Bordeaux. D'où l'importance de leur entretien et leur consolidation, confiés début 2024 par l'État aux intercommunalités pour ses quelque 1.500 kilomètres de digues, au terme d'une période de transition de dix ans.
Cédric Gerbeau juge totalement honteux ce "désengagement" de l'État et qu'il ait "redonné cette compétence aux communautés de communes qui souhaitaient la prendre" puisque "c'est une stratégie qui dépasse largement les communautés de communes pour la protection des populations et des routes." Valérie Meneret juge au contraire "assez réfléchi et assez logique qu'on renvoie cette responsabilité aux maires qui connaissent leur territoire", mais dénonce le manque de moyens pour le faire.
Polémique avec la ministre de la Transition écologique sur la taxe Gemapi
"On les a autorisés à lever une taxe (dite Gémapi, NDLR), qui est de 40 euros par personne et par an", a rappelé ce lundi 16 février la ministre de la Transition écologique Monique Barbut, déplorant que "beaucoup de collectivités n'utilisent pas au maximum cette ressource".
"Cette mise en cause" est "déloyale" alors que "les maires sont actuellement en première ligne avec les forces de secours et les associations agréées de sécurité civile, pour gérer les conséquences" des crues et des inondations, a réagi ce 18 février l'Association des maires de France (AMF). Elle fustige une "charge nouvelle" imposée par l'État sans "aucune évaluation de l'état des digues et du coût de leur remise à niveau". "Plus grave encore, alors que le coût réel de la rénovation du parc des digues d’ici 2035 atteindrait en réalité 14 milliards d’euros, les ressources des communes et intercommunalités continuent de faire régulièrement l’objet de ponctions de la part de l’État", poursuit l'AMF selon laquelle "la taxe Gemapi, même augmentée à son maximum, serait très loin de couvrir le financement des besoins d’aménagement des digues et de lutte contre les inondations".
Pour Intercommunalités de France, Monique Barbut a commis "une erreur d'appréciation historique et doit revenir sur ses propos". L'association rappelle alerter "depuis de nombreuses années sur une problématique chronique de financement dans la prise en charge de la compétence Gemapi qui a été transférée en 2018 aux collectivités sans compensation financière dédiée". "Le transfert aux intercommunalités sans concertation ni moyen financier suffisant des digues domaniales appartenant à l’État en 2024 rend le discours de la ministre d’autant plus insupportable pour les élus locaux".
Travaux sur la gestion de l'eau : l'État au banc des accusés
Selon le président du département de la Gironde, Jean-Luc Gleyze, "l'entretien des digues s'élève à plusieurs millions d'euros que la taxe Gémapi, largement insuffisante, ne permet de couvrir". "C'est une pression fiscale inadmissible" pour les familles et les foyers locaux, ajoute l'élue locale Valérie Meneret, dénonçant également "l'exigence", "la complexité" et la "lenteur" de l'État pour valider chaque étape des travaux engagées par les collectivités sur la gestion de l'eau.
"Alors que le travail n'était pas fait depuis de nombreuses années on nous a dit : 'Vous avez la compétence, vous avez la taxe, et allez faire les poches de vos habitants, et puis entretenez ce que nous, on n'a pas fait pendant de nombreuses années'", tranche également Daniel Barbe, président de l'Association des maires ruraux de Gironde, qui espère un fonds d'aide exceptionnel pour aider les communes face à ces "travaux énormes".
Devant le refus de sa communauté de communes de "prendre la compétence de l'entretien des digues", "pour des compétences financières", Cédric Gerbeau doit, lui, prélever "20.000 euros par an sur le budget communal". Il est d'autant plus "amer" que l'ouvrage est désormais "illégal", car "l'État ne reconnaît plus cette infrastructure comme un moyen de protection si les communautés de communes ne prennent pas cette compétence".
Dans le Lot-et-Garonne, la Coordination rurale appelle le préfet, qui a demandé la mobilisation de l'armée, à engager des travaux "en urgence" pour protéger les populations et les terres agricoles, avant l'arrivée des giboulées printanières et la fonte des neiges. Sinon, "la CR47 se réserve la possibilité de réaliser elle-même les travaux indispensables", prévient le président départemental du syndicat agricole José Pérez, dans un communiqué publié mercredi.
Un épisode d'intempéries "loin d'être terminé", dit le ministre de la Transition écologiqueL'épisode d'intempéries et de crues qui touche la France est "loin d'être terminé", a estimé ce 19 février le ministre délégué chargé de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre. "Il est d'une ampleur exceptionnelle, de par son étendue géographique et la conjugaison des facteurs météorologiques (pluie et vent cumulés, ndlr), et inédits", a-t-il dit à des journalistes en marge d'un briefing en cellule de crise avec tous les services concernés (Vigicrues, Météo France, Enedis...). "L'évolution des situations de crues va dépendre de chaque rivière et de chaque situation de départ", a ensuite indiqué lors d'un point presse Lucie Chadourne-Facon, directrice du service central Vigicrues. "Le retour à la normale - qui pour nous je rappelle est le vert, parce qu'à partir du jaune il y a des débordements localisés - on n'en est pas à parler de ça pour le moment", a-t-elle ajouté. "On va finir de gérer les crues en cours, les propagations, on va suivre les décrues qui vont être lentes. Donc ça va prendre plusieurs jours, et puis on observera ce qui se passe en milieu de semaine prochaine en termes de nouvelles dépressions, les cumuls prévus et les localisations", a indiqué Lucie Chadourne-Facon. Alors que la tempête Pedro traverse actuellement le pays, Météo France prévoit une accalmie à partir de ce vendredi. "Après cette tempête, on change de régime de temps (…), c'est la bonne nouvelle côté météo, puisqu'on se dirige vers un temps plus sec et plus doux sur une bonne moitié sud de la France, et ce jusqu'à mardi", a expliqué Benoît Thomé, directeur des relations institutionnelles de Météo France. Mais "à partir de mardi soir, mercredi, un signal d'une nouvelle perturbation pluvieuse s'annonce", a-t-il prévenu. "L'arrêt des pluies ne signifie absolument pas l'arrêt des crues. Toute l'eau qui est arrivée sur les amonts, sur les bassins, va devoir s'évacuer vers la mer. Donc ça, ça va prendre du temps", a insisté Lucie Chadourne-Facon. "Les crues dans l'Ouest exigent une mobilisation totale", a écrit le Premier ministre, Sébastien Lecornu, sur X, affirmant avoir lancé les "procédures de reconnaissance de l'état de catastrophe naturelle". "Les communes pourront déposer leur demande pour permettre une évaluation précise des dégâts", a dit le Premier ministre, précisant que les premiers dossiers seraient examinés "en commission interministérielle la semaine prochaine". "La reconnaissance interviendra rapidement pour permettre une indemnisation au plus vite", a-t-il promis. |