Datacenters : un guide pour outiller les collectivités face aux opérateurs
France urbaine, Ville de demain et Paris-Île-de-France capitale économique publient le premier guide du datacenter durable et acceptable. Pour aider les élus à se prononcer sur les projets qui leur sont soumis, le guide propose de nouveaux indicateurs territoriaux et une checklist opérationnelle. En parallèle, un observatoire national est lancé.
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Quand un opérateur de datacenter approche une commune, il dispose d'un service juridique rodé et souvent d'un projet déjà ficelé. La collectivité découvre tardivement le dossier, sans outils pour en mesurer les impacts. "Et plus la collectivité est informée tardivement, plus il lui est difficile de négocier", note Chloë Voisin-Bormuth, directrice générale de Paris-Île-de-France capitale économique. Nicolas Régnier, président de Ville de demain ajoute de son côté que "la performance d'un centre de données ne peut être évaluée de manière uniquement interne et technique mais en fonction de son intégration à son environnement direct et à l'écosystème local". C'est pour donner des clés de négociation aux collectivités que France urbaine, en partenariat avec Ville de demain (programme d'innovation de Station F) et l'entité en charge de l'attractivité du Grand Paris viennent de publier mardi 21 avril 2026 le Guide du data center durable et acceptable .
"Ni pour ni contre"
Alimenté par une quarantaine d'entretiens, le document est structuré en cinq parties : fondamentaux techniques, impact environnemental, urbanisme, retombées socio-économiques, boîte à outils. Son principe est d'être "ni pour ni contre", mais d'outiller une décision politique. Arnaud Sorge, délégué général de France urbaine, résume l'enjeu : "Sans anticipation, sans transparence et sans conduite de projet partagée, un datacenter peut fragiliser les équilibres locaux ; inscrit dans une stratégie territoriale, il peut devenir un levier de valeur et de souveraineté." Et au-delà du foncier disponible et de l'électricité décarbonée mis en avant par l'État, les auteurs soulignent les nombreux leviers de négociation aux mains des collectivités, à commencer par le permis de construire et le PLU. "Et sur ce point, le statut de projet d'intérêt national majeur (PIMN) pour les projets de datacenters, inclus dans la loi de simplification de la vie économique tout récemment adoptée (notre article du 17 avril 2026), ne change rien", souligne Arnaud Sorge.
Des projets disparates
Cependant, tous les projets de datacenters ne se valent pas, un datacenter hyperscale dédié à l'IA n'ayant aucun rapport avec un petit datacenter classique. Trois cas de figure sont à distinguer. Première situation : les grands projets fléchés par l'État (63 sites identifiés), qui font l'objet de négociations impliquant préfets, services de l'État et territoires concernés. La carte de l'ensemble des sites préemptés reste cependant confidentielle confirment les auteurs du guide, seuls ceux où un consortium d'industriels s'est déclaré étant connus. Deuxième situation : les projets sur foncier public, où la collectivité dispose d'un levier direct de négociation. Troisième situation, la plus délicate : le projet arrive sur du foncier privé et la mairie est prévenue une fois l'affaire quasiment conclue. C'est dans ce dernier cas que l'asymétrie d'information est la plus forte.
Mesurer l'impact local
Le guide propose à cette fin des indicateurs calibrés pour les territoires. Il s'avère que les indicateurs techniques habituels — power usage effectiveness (PUE) pour l'énergie, water usage effectiveness (WUE) pour l'eau — ignorent l'impact de l'équipement sur l'écosystème local. Le guide propose donc trois indices complémentaires.
- L'indice de circularité énergétique pondère l'énergie réutilisée par sa qualité thermique. La distinction est opérationnelle : une chaleur fatale à 30°C est un "déchet" ; à partir de 60°C, elle devient raccordable à un réseau de chaleur urbain. L'indicateur intègre également l'exigence de flexibilité électrique, avec l'usage de batteries par exemple, pour lisser les pics de consommation sur le réseau.
- L'indice de pression hydrique croise le WUE avec le stress hydrique local, défini à partir des SDAGE et des arrêtés préfectoraux de sécheresse. Le seuil d'alerte retenu est plus de trente jours cumulés d'alerte renforcée par an sur cinq ans. Sur un territoire sans tension avérée sur l'eau, l'indicateur ne pénalise pas le projet.
- L'indice d'efficacité foncière rapporte la puissance informatique au mètre carré artificialisé, valorisant compacité, verticalité et reconversion de friches dans la logique ZAN.
Une boîte à outils pour structurer la négociation
Au-delà de ces indicateurs, le guide propose une checklist destinée aux élus et aux services instructeurs, qui n'ont pas nécessairement d'expertise technique sur ces sujets. Elle aide à qualifier précisément le projet (type, puissance, emprise), à arbitrer entre coûts et bénéfices à différentes échelles, et à formaliser des engagements de suivi mesurables. L'outil recense également les leviers juridiques et urbanistiques disponibles, notamment via les documents de planification (Sraddet, SCoT, PLUi).
Le guide signale aussi plusieurs pièges. Sur les promesses d'emploi : les chiffres avancés par les opérateurs agrègent emplois de chantier, de maintenance, indirects et induits, sans ventilation. La recommandation est d'exiger un détail avant toute validation. Sur la spéculation foncière : dès qu'un datacenter est annoncé, des investisseurs peuvent s'approprier le foncier périphérique, préfigurant des extensions futures aux lourds impacts comme l'a constaté Wissous (91) à ses dépens.
L'intérêt de formaliser une doctrine est aussi souligné. C'est le cas de la métropole d'Aix-Marseille-Provence qui a adopté des lignes directrices – quels datacenters, sur quel foncier, à quelles conditions… – rendant les règles transparentes pour tous les acteurs.
Un observatoire pour un suivi dans la durée
Le guide s'accompagne enfin du lancement de l'Observatoire national du datacenter durable et acceptable, hébergé sur le site de Ville de demain. L'observatoire organisera ateliers et colloques entre décideurs publics et opérateurs, permettra l'échange de bonnes pratiques, assurera le suivi des indicateurs et les fera évoluer à mesure que les technologies progressent. Cet observatoire s'adresse à tous les territoires volontaires.