Démographie : la grande "bascule" est perçue différemment selon les générations
Pour une majorité des moins de 35 ans, la baisse de la natalité est autant un problème pour l'économie qu'une "bonne nouvelle pour l'environnement", là où les plus âgés sont davantage concentrés sur l'équation économique, selon le sondage Cese-Ipsos sur l'état de la France publié le 28 octobre. Dans son rapport annuel, le Conseil économique, social et environnemental (Cese) analyse les conséquences de la "bascule démographique" sur l'économie, l'emploi, l'environnement et la cohésion sociale, appelant les autorités à planifier davantage et à utiliser les "dividendes" de cette transition en faveur notamment de l'éducation.
© Cese et AR
Le pouvoir d'achat est redevenu, avant la santé, la première préoccupation des Français et explique, pour une majorité, la crise actuelle de la natalité. C'est l'une des conclusions du sondage Cese-Ipsos sur l'état de la France, rendu public le 28 octobre 2026 dans le cadre de la publication du rapport 2026 du Conseil économique, social et environnemental (Cese) consacré cette année à l'"évolution démographique".
Le "basculement démographique (…) touche, à des degrés et des rythmes différents selon les territoires, l’ensemble des politiques publiques et l’ensemble des générations : organisation de l’habitat et des mobilités, avenir de l’école, structure du marché du travail, place de l’immigration, équilibre des comptes sociaux, aménagement des territoires", selon le Cese. Ce dernier a donc cherché dans son rapport à dresser un panorama de ces enjeux, tout en s'intéressant à la perception qu'en ont les Français.
Pour une majorité, les "difficultés économiques" expliquent la baisse de la natalité
Invités à choisir, dans une liste, les trois facteurs qui "expliquent le plus que les Français aient moins d’enfants ces dernières années", les personnes interrogées ont ainsi désigné largement en tête "les difficultés économiques et le coût de la vie" (56%), avant de citer "les inquiétudes liées à l’avenir économique ou géopolitique" (36%) puis "les difficultés d’accès au logement" (26%), "les inquiétudes liées au changement climatique et à l’avenir de la planète" (24% mais 39% parmi les étudiants).
Du fait du poids des autres causes, le "manque de solutions de garde accessibles aux familles" (14%) et "l'insuffisance des aides financières aux familles" (12%) sont parmi les derniers facteurs cités, même s'ils le sont davantage par les parents ayant au moins un enfant au sein du foyer pour le premier (20%) et par les ménages modestes pour le deuxième (21%). Parmi les mesures jugées efficaces pour relancer la natalité, le développement de "solutions de garde accessibles de qualité" est toutefois le deuxième item cité (73%), après "faciliter l’articulation entre vie professionnelle et vie familiale" (75%) et avant "une politique de logement favorable aux familles" (70%).
Natalité : des différences de perception marquées entre les générations
"Pour près d’un Français sur deux, la baisse de la natalité est autant une opportunité environnementale qu’un problème pour l’économie, un point de vue porté en particulier par les plus jeunes", est-il par ailleurs mis en avant. Les moins de 35 ans interrogés sont en effet majoritaires (58%) à voir autant le problème économique que la "bonne nouvelle pour l'environnement" et donc minoritaires (23%) à ne considérer que le problème pour l'économie, là où l'équilibre est inverse pour les 60 ans et plus.
Le sondage permet de mettre à jour une autre différence de perception marquée entre les générations : les 60 ans et plus interrogés considèrent majoritairement que c'est bien le rôle des pouvoirs publics d'encourager la natalité (69%), tout comme les 35-59 ans (55%), là où les moins de 35% sont moins de la moitié à le penser (47%).
La baisse de la population active, premier motif d'inquiétude
Autre résultat intéressant : les inquiétudes liées aux transformations démographiques portent d'abord sur la baisse de la population active et ses impacts (70% des personnes interrogées, dont 76% pour les 60 ans et plus et 58% pour les moins de 35 ans), avant la baisse de la natalité (59%), le vieillissement de la population (53%) et l'immigration vers la France (52%).
Dans son avis, le Cese rappelle qu'un quart de la population active actuelle (7,4 millions de personnes) partira à la retraite d'ici dix ans, "avec des chocs particulièrement marqués dans certains métiers" puisque "plus d’un tiers des effectifs partiront à la retraite dans l’aide à domicile, l’agriculture ou l’hôtellerie-restauration". "Ces tensions invitent également à engager une réflexion d’ampleur sur l’attractivité des métiers et sur les attentes des nouvelles générations, afin de mieux prendre en compte les transformations des aspirations au travail et les conditions d’exercice des professions confrontées aux besoins de recrutement", souligne le Cese, qui alerte également sur le "risque de perte de compétences" en l'absence de transmission de certains savoir-faire.
Un "dividende démographique" à utiliser pour réparer le système éducatif français ?
Interrogés sur les "effets négatifs éventuels" de ces changements démographiques, 77% des sondés citent les difficultés à financer le système de santé (54%) ou les retraites (51%), loin derrière "un ralentissement économique" (33%) ou encore "la hausse du nombre de personnes âgées dépendantes" (25%). Parmi les "effets positifs éventuels", les plus âgés perçoivent en premier lieu "davantage de solidarité entre les générations", quand les plus jeunes voient d'abord "moins de pression sur l'environnement et les ressources naturelles".
Parmi les conséquences du "basculement démographique", certains espèrent également des "marges de manœuvre" en matière de foncier ou de logement, ou "une concurrence apaisée pour l'accès à l'emploi des jeunes générations", glisse le Cese en conclusion.
Le premier des dix focus du rapport est consacré à la baisse de la démographie scolaire et à ses conséquences sur le système éducatif, puisque ce dernier devrait compter de l'ordre de 1,7 million d'élèves en moins d'ici 2035. Plutôt que de réduire le nombre de personnels éducatifs, le Cese préconise "d'utiliser ce dividende démographique pour travailler sur la redéfinition de la carte scolaire en concertation avec l’ensemble des acteurs de la communauté éducative, sur les fragilités du système éducatif français". Cela afin de "consolider les apprentissages et lutter contre les inégalités de réussite".
Outre-mer : les départs massifs de jeunes "pèsent sur le renouvellement des forces vives locales"
Dans un autre focus, le Cese appelle à "mieux connaître l’état de santé du territoire et des habitants pour une politique territoriale globale et préventive". Le Conseil appelle les décideurs locaux à "objectiver les besoins en croisant des indicateurs de santé, sociaux, environnementaux et territoriaux", en optant pour l'approche "One health" / "Une seule santé" (voir notre article).
La "bascule démographique change structurellement la donne sur le marché du travail", analyse par ailleurs le Cese dans un autre focus. En 2025, les besoins de recrutement concernaient à 41% les services aux particuliers, souligne-t-il, indiquant que le chiffre d'affaires de la silver économie pourrait atteindre 130 milliards d'euros en 2030. Renforcer la formation pour adapter les compétences aux besoins, "répondre aux aspirations d’une population active vieillissante" mais aussi répondre "aux attentes des nouvelles générations" : c'est ce que préconise le Cese.
Citons enfin un dernier focus intitulé "Jeunesse, transitions démographiques et avenir des outre-mer : quels leviers pour préserver l’attractivité et la vitalité démographique des territoires ultramarins ?" Alors que les départements et collectivités d'outre-mer (Drom-COM) connaissent des trajectoires démographiques diverses (notamment un vieillissement accéléré aux Antilles et une natalité à l'inverse très élevée à Mayotte et en Guyane), ils "présentent un trait commun : le chiffre élevé de jeunes quittant les territoires, principalement afin de poursuivre leurs études dans l’enseignement supérieur ou d’occuper un emploi". Ces départs "[pèsent] sur le renouvellement des forces vives locales", alerte le Cese, qui appelle notamment à créer des "conditions favorables au retour" pour ces jeunes.