Éducation et territoires : VersLeHaut appelle à faire de la baisse démographique "un nouveau chantier de gouvernance éducative"
Alors que le ministre de l'Éducation nationale a rencontré les organisations syndicales ce mardi 21 avril pour évoquer les conséquences de la baisse démographique sur la carte scolaire, le think tank VersLeHaut a publié son rapport. Il appelle à "renforcer le pilotage éducatif local" pour faire face aux défis climatique et démographique. Parmi ses 17 préconisations, il propose de "rendre obligatoire" et pluriannuel le projet éducatif territorial, et de mettre en place une formation commune à tous les personnels de l'éducation.
© Vers le haut et AR
L'étude du Think Tank VersLeHaut, publiée ce 21 avril 2026, qui a demandé un an de travail, a fait l'objet d'une restitution au Sénat, environ un mois après le deuxième tour des élections municipales, et porte pour ambition de "renforcer le pilotage éducatif local". Son premier constat est historique. Depuis les lois Defferre de 1982-1983, l'éducation est progressivement devenue une compétence partagée entre l'État et les collectivités territoriales. VersLeHaut rappelle ainsi que les collectivités consacrent aujourd'hui environ 45 milliards d'euros par an à l'éducation – soit un cinquième des dépenses de fonctionnement communales pour les seules communes. L'éducation est ainsi, dans les faits, une politique profondément territorialisée.
"Un nouvel acte de décentralisation n'est ni souhaité ni nécessaire"
Pour autant, cette évolution ne s'est pas accompagnée d'une clarification des rôles ni d'une véritable culture de la coopération. Le rapport dépeint un "millefeuille administratif" dans lequel chaque acteur intervient dans son couloir, sans vision partagée du parcours de l'enfant. Les directions d'école, pourtant pivots de la vie scolaire, restent peu reconnues institutionnellement : en dehors de Paris, le rapport rappelle qu'il faut diriger une école d'au moins douze classes pour être entièrement déchargé d'enseignement.
Les Atsem, AESH et animateurs périscolaires jouent un rôle quotidien fondamental mais leur articulation avec les équipes enseignantes reste mal organisée.
Quant à la carte scolaire, son élaboration est encore perçue par les élus comme une décision descendante, unilatérale, menée sans coconstruction réelle. L'enjeu, insiste VersLeHaut, n'est plus de redistribuer des compétences – "un nouvel acte de décentralisation n'est ni souhaité ni nécessaire" – mais de consolider des espaces de dialogue, de clarifier les responsabilités et de construire une confiance durable entre État, collectivités et acteurs de terrain.
"Une opportunité d'améliorer les conditions d'apprentissage"
C'est là que la publication tombe à point nommé. Ce mardi 21 avril 2026, le ministre de l'Éducation nationale Édouard Geffray a reçu les syndicats d'enseignants pour aborder les scénarios d'adaptation à la baisse démographique scolaire. Selon les projections de la Depp (direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l'Éducation nationale) détaillées dans une étude publiée le 7 avril 2026, 1,7 million d'élèves pourraient manquer à l'appel en 2035, soit une contraction de 25% des effectifs par rapport au pic de la rentrée 2015. Dès la rentrée 2026, le ministère de l'Éducation nationale anticipe déjà 125.400 élèves en moins dans le premier degré et 36.200 dans le second degré (lire notre article du 8 avril 2026). Et la vague frappe de manière très inégale selon les territoires : en zone rurale, la baisse des effectifs du premier degré a été deux à trois fois plus forte qu'en zone urbaine entre 2015 et 2024, entraînant une réduction sensible du nombre de classes.
Ce contexte alimente une conflictualité croissante autour des cartes scolaires départementales. Dans la Loire, la Haute-Garonne, le Gard, l'Yonne ou les Pyrénées-Orientales, les comités sociaux d'administration (CSA) et conseil départemental de l'éducation nationale (CDEN) de ce printemps ont été marqués par des tensions entre inspections académiques, syndicats et élus : tous contestent la manière dont la baisse démographique est traduite en suppressions de postes et en fermetures de classes. Les syndicats plaident pour que la diminution des effectifs soit saisie comme une opportunité d'améliorer les conditions d'apprentissage plutôt que comme un prétexte à réduction budgétaire.
VersLeHaut partage ce diagnostic mais propose d'aller plus loin à travers plusieurs de ses 17 propositions. L'étude appelle à faire de la baisse démographique "un nouveau chantier de gouvernance éducative", en dotant les territoires d'outils de projection pluriannuels – à un, trois et cinq ans – permettant d'anticiper les évolutions et de sortir de la logique de la décision annuelle brutale.
Elle recommande de renforcer les Réseaux pédagogiques de communes (RPC) et les regroupements pédagogiques intercommunaux, dont la proposition de loi Henriet, adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale le 9 avril 2026, vient précisément d'encadrer le fonctionnement (notre article du 9 avril 2026).
Elle plaide aussi pour que les observatoires des dynamiques rurales et territoriales (ODRT) deviennent de véritables interfaces communes entre élus et services académiques. Il est question de "confier à un élu local la présidence du conseil d'administration" des EPLE.
Formation décloisonnée à l'ensemble des personnels de l'éducation
Le think tank considère en outre que l'éducation "mobilise aujourd'hui une pluralité d'acteurs publics" – communes, intercommunalités, départements, régions, mais aussi associations et partenaires institutionnels – qui "structurent largement l'environnement éducatif dans lequel évoluent les enfants et les jeunes". Il invite donc à "construire une culture éducative commune" entre l'Éducation nationale et les collectivités territoriales, pour laquelle il convient de "rendre obligatoire la formation décloisonnée à l'ensemble des personnels de l'éducation : enseignants, AESH , Atsem , AED , Dasen , DGA ...
"La formation décloisonnée serait confiée à Réseau Canopé, opérateur de l'Éducation nationale, "en partenariat avec le CNFPT " et serait dotée "d'un plan autour des compétences transversales" (compétences psychosociales, usage des écrans et prévention des risques numériques, sciences cognitives et connaissance des rythmes de l'enfant, inclusion et accompagnement des élèves à besoins éducatifs particuliers).
La ruralité, laboratoire discret d'une école de la proximité
L'étude consacre aussi un chapitre entier à la ruralité, qu'elle décrit comme "un laboratoire discret de l'éducation de proximité". Les écoles rurales représentent 36% des écoles métropolitaines et accueillent 20% des élèves. En 2024, 15% des écoles rurales ne comptaient qu'une seule classe, contre 1% en milieu urbain. Cette fragilité structurelle n'empêche pas l'innovation : les maisons familiales rurales, les territoires éducatifs ruraux (TER), les cités éducatives en milieu semi-rural expérimentent des formes pédagogiques originales, ouvrant l'école sur les acteurs économiques locaux, valorisant les savoirs du terrain, associant les jeunes à des projets de territoire. VersLeHaut souligne toutefois que cette offre éducative locale reste profondément inégale. Le rapport plaide donc pour que les collectivités locales et les acteurs associatifs soient reconnus comme de véritables partenaires éducatifs stratèges, et non comme de simples prestataires ou "réparateurs" des insuffisances du système national.