"Les espaces commerciaux jouent un rôle qui s'apparente à une place du village contemporaine"

Toujours appréciés et fréquentés par près des deux tiers des Français, les centres commerciaux se transforment en "centres-villes de substitution", intégrant des simili places de village, proposant terrasses et boutiques ouvertes et des animations pour les familles. Dans une "enquête sociologique" publiée le 8 juin 2026, la Fondation Jean-Jaurès explore les nouveaux visages des centres commerciaux et leurs nouvelles fonctions.

Lieux d'ancrage dans le quotidien, repères familiers, espaces "cocons" protecteurs… les centres commerciaux sont aujourd'hui "essentiels" : 63% des Français s'y rendent au moins une fois par mois, dont 36% au moins une fois par semaine. C'est ce qui ressort d'une étude de la Fondation Jean-Jaurès publiée le 8 juin 2026. Cette "enquête sociologique" a été menée par l'Ifop pour la foncière commerciale Carmila dans cinq centres commerciaux (CC Carrefour Laval, Shop'In Houssen proche de Colmar, CC Carrefour Chambourcy, Cité Europe à Coquelles près de Calais et CC Carrefour Claira Salanca près de Perpignan). Elle comporte un volet qualitatif, avec des entretiens menés auprès des clients et des commerçants des centres commerciaux, et un volet quantitatif, réalisé auprès de 1.000 personnes représentatives de la population française. Loin de céder aux représentations collectives un peu caricaturales face aux pratiques réelles, le rapport invite à reconsidérer les rôles multiples que ces espaces jouent auprès de leurs visiteurs (se retrouver en famille ou entre amis, maintenir une activité physique douce pour les personnes âgées…) et à comprendre ce qu'ils représentent réellement pour eux. À travers leurs multiples fonctions se dessine une sorte d'alternative à des centres-villes vus comme vieillissants, peu accessibles et moins dynamiques.

Une alternative moins coûteuse et plus facile d'accès par rapport au centre-ville

Les centres commerciaux offrent un espace "cocon", un environnement familier et protecteur. "Le centre commercial semble occuper une position singulière, à mi-chemin entre la sphère domestique et l'espace public : ni tout à fait chez soi, ni vraiment dehors, il offre le confort du privé dans un cadre collectif", explique le rapport.

Les centres fonctionnent comme une boussole, puisque les clients savent ce qu'ils vont y trouver, l'offre est stable et diversifiée. Ils présentent aussi des alternatives, moins coûteuses et plus faciles d'accès pour les sorties familiales par rapport au centre-ville et aux espaces naturels. Le centre commercial est vécu comme "une solution de repli stable, simple et immédiatement praticable, et s'impose de fait comme un pôle structurant des modes de vie périurbains". 

Les centres commerciaux sont aussi considérés comme plus calmes et sécurisés. 68% des Français les perçoivent ainsi comme des lieux sécurisants et réconfortants, avec une clientèle "qui se retrouve dans la même appartenance à la société de consommation". Un caractère sécurisant renforcé par la présence d'agents de sécurité, sans que ce soit excessif. "On se sent protégé sans y penser", indiquent les clients et "ce point n'est pas anecdotique, dans un contexte où beaucoup de Français ressentent un climat de stress et d'insécurité dans les centres-villes, notamment en raison des incivilités observées", soulignent les auteurs Mirabelle Barbier, Jérôme Fourquet, Gaspard Jaboulay, Coline Sesini et Marie Cheval.

"Un contre-récit au ressenti d'un déclin économique"

Les centres commerciaux racontent une autre histoire que les centres-villes, étant animés, vivants et dynamiques, avec des boutiques à la mode, une forte affluence le week-end, moins de fermetures d'enseignes visibles, des animations spécifiques... "Le centre commercial oppose parfois un 'contre-récit' au ressenti d'un déclin économique", soutiennent les auteurs, notamment dans des territoires en difficulté, qui voient leur centre-ville perdre des boutiques de prêt-à-porter et subsister surtout grâce aux commerces de bouche…

Les centres commerciaux prennent aussi en charge des fonctions traditionnellement associées aux centres-villes dans une logique de compensation. Et ces fonctions sont différentes selon les territoires concernés. Pour les métropoles, l'espace commercial est vécu comme plus accessible (parking gratuit). Pour le monde du périurbain, c'est un lieu de repli face au centre-ville perçu comme moins accueillant. Et, en périphérie de centres-villes en difficulté, il permet de retrouver des ambiances urbaines disparues, s'inscrivant alors en zone refuge.

Un "centre-ville de substitution"

C'est un peu un "centre-ville de substitution", avance le rapport. Et les évolutions des centres témoignent de cette fonction : ils cherchent à se positionner en lieux de vie (installation d'assises, création d'espaces de travail, d'aires de jeux pour enfants, bibliothèques participatives, offre de restauration diversifiée et qualitative, mise en place d'espaces de repos), comme "un endroit où l'on reste, pas seulement où l'on circule". L'accent est parfois fortement mis sur ce type de dispositifs pour faire rester les chalands, comme à Calais, où la Cité gourmande se construit autour d'une place bordée de cafés et de restaurants avec terrasses, et des façades factices inspirées de l'architecture des villes du nord. "Les espaces commerciaux jouent un rôle qui s'apparente à une 'place du village' contemporaine", estiment les rapporteurs, un endroit où on peut croiser des camarades d'écoles, des voisins, parents d'élèves ou collègues. 83% des personnes qui fréquentent au moins une fois par mois les centres commerciaux déclarent ainsi croiser souvent (14%) ou parfois (69%) des voisins ou des connaissances.

Enfin, dernière spécificité des centres commerciaux : ils offrent un espace hybride, entre consommation et récréation. "L'achat reste central mais ne suffit plus, explique le rapport. Celui-ci doit désormais s'inscrire dans une expérience plus large, combinant dynamisme, nouveauté, culture populaire, restauration, services et divertissement."

Animations gratuites pour les enfants

D'un côté, ils offrent une fenêtre sur des produits nouveaux ou marques nouvelles, donnent accès à des cultures ou des styles de vie, et proposent des événements, inspirés des grandes villes et rarement présentes en périphérie comme des rencontres avec des créateurs de contenus, Miss France et autres célébrités et sportifs pour des séances de dédicaces et des showcases. Et la partie alimentation s'étend "au point de devenir un moteur d'attractivité décisif" en attirant une population importante à l'heure du déjeuner. Les achats, dans ces moments, passent alors au second plan.

De l'autre côté, les centres offrent de plus en plus des activités de loisir et de divertissement. Le rapport note ainsi la mise en place d'animations (marchés de Noël, festivals, ateliers…) destinées à retenir les clients au-delà de leur temps de visite habituel. "Ce sont les animations gratuites destinées aux enfants qui retiennent le plus l'attention et sont perçues comme de vrais atouts par les parents, qui décident parfois de leur date de visite en fonction des animations prévues", souligne le rapport.

Attention toutefois : les auteurs indiquent que tous les centres commerciaux ne réussissent pas une mutation dans ce sens. Ils font la distinction entre les centres commerciaux "plaisir" qui incarnent de véritables espaces de rencontres et de divertissement, et les centres plus classiques, qui ont du mal à dépasser leur rôle de lieu de commodités, et dont la fréquentation est fortement portée par l'hypermarché.

 

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