Marie-Amélie Le Fur : "Il faut retrouver l'état d'esprit avec lequel on a créé l'Agence nationale du sport"
L'Agence nationale du sport (ANS) a arrêté sa feuille de route 2026-2030. Pour Localtis, Marie-Amélie Le Fur, sa présidente, et Valérie Saplana, cheffe du service des équipements sportifs, reviennent sur ses premières années d'existence, ses réussites, ses faiblesses et les changements à venir.
© ANS/ Marie-Amélie Le Fur
Localtis : Quelles sont les grandes lignes de la feuille de route 2026-2030 annoncée lors de votre dernier conseil d'administration ?
Marie-Amélie Le Fur : Cette feuille de route s'articule autour d'une grande ambition : passer d'un modèle de "guichet de financement" à celui d'"ensemblier stratégique". Nous avons identifié six ruptures à mener pour y arriver. La première, c'est de mettre plus à profit la gouvernance partagée dans la définition stratégique de notre action. On s'est rendu compte que cette gouvernance partagée était le cœur de l'ANS, mais que, tant au niveau national que territorial, on ne la mettait pas suffisamment à profit pour orienter nos choix d'action. On va changer notre mode de fonctionnement en ce sens, notamment au niveau national, pour mieux se nourrir de la vision des membres des différents collèges qui composent l'agence. Le deuxième enjeu, qui est particulièrement remonté à travers nos membres, c'est la nécessité d'avoir une agence orientée vers des actions basées sur la data, la prospective et l'innovation. Quand on regarde notre fonctionnement, ce réflexe est bien présent sur le pôle haute performance, mais on n'a pas réussi à le mettre à profit sur tous les secteurs de notre activité. On a la volonté de créer une cellule autour de l'innovation, de la data, de la prospective pour nourrir tous les champs d'action de l'agence, pour irriguer le développement de la pratique et le secteur des équipements. La troisième rupture porte sur les équipements. Historiquement, le CNDS (Centre national pour le développement du sport) puis l'ANS ont focalisé leur accompagnement auprès des collectivités sur le financement des équipements, mais lors des échanges avec la gouvernance ou lors des comparaisons internationales apparaît la nécessité d'être dans un dialogue relationnel avec les collectivités sur la question de l'aménagement sportif d'un territoire et donc de défocaliser notre accompagnement pour aider les collectivités à penser à un vrai projet d'aménagement sportif du territoire, dont les équipements sont bien évidemment une partie, mais pas l'entièreté. Car quand vous modifiez l'espace public, il faut aussi adapter la réponse de votre écosystème sportif et donc l'offre de pratique dans ce nouvel environnement.
Ce virage implique-t-il une plus grande délégation de votre action au niveau territorial ?
M.-A. L. F. : Pas directement. Certes, nous souhaitons avoir un lien beaucoup plus fort avec la territorialisation de nos actions. Pour autant, je pense que cette ingénierie de projet, la prospective autour des équipements à l'échelle internationale pour prendre des bonnes pratiques et être en capacité de les proposer et de les impulser sur les territoires doit continuer à être menée au sein de l'échelon national. Tout ce qui est recherche, ingénierie, prospective, doit relever du national. Je ne pense pas qu'il y ait un intérêt à démultiplier ce travail à l'échelon territorial.
Comment la distinction entre "agence de guichet" et "agence ensemble stratégique" sera-t-elle mise en œuvre ?
M.-A. L. F. : On a défini les grandes orientations. Maintenant, il faut y réfléchir de façon très opérationnelle. Il existe une nécessité d'avoir une mesure d'impact adossée à l'entièreté de notre action sur les PSF (projets sportifs fédéraux), les contrats de développement, les projets Impact 2024, mais également sur les financements d'équipements. Un autre élément qui rejoint cette ambition, c'est le souhait de simplifier notre action à destination des acteurs des territoires et des fédérations en diminuant le nombre de dispositifs, le nombre de projets, encore une fois en s'inspirant de ce qui est fait côté haute performance, où il existe un vrai dialogue stratégique avec les acteurs. Or, on n'a pas le même mode de fonctionnement dans notre action sur les territoires ou dans le champ du développement des pratiques. Donc l'entrée porte vraiment sur la réflexion stratégique pour après, de façon assez unitaire avec un dossier unique, pouvoir disposer des différentes actions de l'ANS, que ce soit dans le financement des acteurs, des actions, des campagnes d'emplois. Le dernier enjeu, c'est de continuer à travailler l'efficience des gouvernances en territoire. On souhaite vraiment faire des plans sportifs territoriaux (PST) pensés à l'échelle d'une gouvernance partagée la priorité de notre action, avec un adossement beaucoup plus direct des crédits PST. Aujourd'hui, ce n'est pas totalement relié. L'idée c'est d'avoir des crédits qui émanent directement du national pour venir abonder ces PST en ne faisant plus forcément des conférences régionales du sport la priorité. Cela nécessitera certainement un amendement législatif, peut-être une forme de souplesse sur le format des conférences régionales du sport et conférences des financeurs. Pourquoi pas ne pas tendre, comme c'est déjà le cas sur certains territoires, à une fusion des deux instances ?
Ce dialogue autour d'un écosystème sportif local et l'ANS au niveau national va-t-il conduire à court-circuiter les conférences régionales du sport ?
M.-A. L. F. : Non. La conférence régionale du sport telle qu'elle découle du décret de 2020 pose débat dans certains territoires. Certains ont l'impression qu'en matière de financement, ce décret impose beaucoup de choses. L'idée est de se décentrer pour se rappeler que la priorité sur un territoire n'est pas la forme mais le fond. Donc la priorisation et le projet continueront à être définis sur le territoire avec des crédits priorisés et des schémas prioritaires pour les équipements, pourquoi pas également les emplois. Mais le niveau national doit aider sur l'ingénierie de projet, doit aider à réfléchir à la façon de renforcer son aménagement sportif quand on est un territoire prioritaire, à trouver une expertise pour travailler ce projet, faire en sorte qu'il soit cohérent avec une évolution démographique. On estime que c'est compliqué d'avoir cette compétence à l'échelle de tous les territoires et que l'ANS agit de façon homogène en répondant aux besoins du territoire. Mais on ne dicte pas le besoin d'un territoire, on vient aider à connaître l'expertise, les innovations qui permettent d'être plus efficient en fonction des besoins de territoire. Ce n'est pas une injonction qui émanerait du côté national.
Vous avez publié il y a deux jours la note de service portant sur les aides aux équipements pour 2026. Quelles en sont les grandes lignes ?
Valérie Saplana : Cette année, on s'inscrit malheureusement dans le contexte de restriction budgétaire, avec 39,17 millions d'euros, soit moins que les années précédentes. On a évidemment décidé de recentrer notre action sur les fondamentaux de l'agence : les territoires carencés et l'adaptation des équipements au changement climatique, le tout décliné en cinq dispositifs. Le premier, dédié aux piscines en territoire carencé, va resserrer l'action sur des piscines moyennes en nous limitant à un coût de 10 millions d'euros hors foncier pour que les collectivités, également concernées par les restrictions budgétaires, commencent à réfléchir à des projets plus modestes. Priorité sera donnée à la rénovation énergétique avec un objectif minimum de 40% de réduction de consommation énergétique après travaux. Le deuxième dispositif est entièrement dédié à la rénovation énergétique des équipements structurants hors piscine, pour 8,8 millions. Les équipements structurants sont vieillissants et une grande majorité n'a pas fait l'objet de rénovation lourde depuis très longtemps.
Sur ces deux dispositifs, vous travaillez avec la Banque des Territoires...
V. S. : Oui, nous avons un partenariat pour créer un parcours d'accompagnement des collectivités. La Banque des Territoires pourrait financer une partie des études, qui font partie des dépenses éligibles, et nous les travaux. La Banque des Territoires pourrait également offrir un panel d'aides, comme des prêts bonifiés mis en place dans le cadre de son programme ÉduRénov qu'elle souhaite élargir aux équipements sportifs. Une charte relative à la rénovation des équipements sportifs est en cours d'élaboration. On y travaille avec d'autres partenaires, notamment le ministère des sports et le CNOSF, et une annonce sera faite sous peu.
Quelles sont les trois derniers dispositifs ?
V. S. : Une enveloppe est dédiée au parasport, pour un montant de 2,5 millions, reconduite à l'identique, pour la mise en accessibilité de l'existant, la création d'équipements dédiés majoritairement à la pratique parasportive ou du matériel spécifique pour la pratique des personnes en situation de handicap. Une enveloppe de 7,87 millions est dédiée aux territoires ultramarins. Elle est très ouverte car dans ces territoires, on est sur un plan de rattrapage. Tout est éligible : équipements structurants, équipements de proximité, petits équipements et matériels pour la pratique fédérale, travaux d'éclairage, etc. Le dernier dispositif, d'un montant de 10 millions, vise à soutenir l'héritage des Jeux olympiques et paralympiques Alpes 2030, avec deux volets. L'un va cibler les équipements structurants ou les installations techniques et sportives présentant un enjeu de performance, l'autre les équipements de proximité pour laisser un héritage des Jeux dans l'esprit du plan 5.000 équipements créé en 2022.
Quels territoires et équipements sont concernés par cette enveloppe "héritage" Alpes 2030 ?
V. S. : Les équipements devront être situés en zone de montagne telle que définie par la loi Montagne, soit plus de 6.000 communes éligibles, y compris en outre mer. Tout type d'équipement, y compris s'ils ne sont pas liés aux sports d'hiver sont éligibles, même si, évidemment, ceux qui seront liés aux sports d'hiver seront privilégiés.
Lors de votre dernier conseil d'administration, vous avez évoqué un renouvellement de la gouvernance. À quels changements faut-il s'attendre ?
Marie-Amélie Le Fur : Il faut retrouver l'état d'esprit avec lequel on a créé l'ANS, sous format GIP, faire en sorte que les membres fondateurs aient vraiment cette capacité de mener avec nous un dialogue stratégique. Il s'agit d'avoir un lien habile et subtil entre ce que vont être les priorités de politique publique de notre ministre des Sports, puisque nous restons un opérateur de l'État et nous sommes bien évidemment à l'écoute des grands enjeux impulsés par le ministère, et l'enjeu à faire travailler l'intelligence collective, à avoir un dialogue stratégique avec les différents membres de la gouvernance partagée pour que les projets, les programmes, les dispositifs aient une efficience réelle sur le terrain. Cela passera par une nouvelle comitologie au sein de l'ANS. D'autre part, les choses ont changé depuis six ans et la convention constitutive travaillée avec les membres fondateurs. On n'est plus sous la dynamique de Paris 2024, mais sous la dynamique des Alpes 2030. La perception du sport a évolué, la relation à l'agence de certains membres fondateurs a également évolué et le besoin se matérialise différemment. Donc, on fait un point d'étape avec tous nos membres fondateurs pour savoir s'ils continuent de trouver du sens à collaborer au sein de l'ANS et, si tel est le cas, pour avoir des contributions plus actives en termes de participation et en termes de partage de valeur, soit en nous accompagnant sur l'emploi, soit en nous accompagnant sur les contributions financières. On va réorienter la question du renouvellement de la gouvernance sur ces deux axes. On va se réinterroger : a-t-on toujours cette cohérence des membres fondateurs ? Faut-il en ajouter ? Certains souhaitent-ils se retirer de l'aventure ?
Avez-vous des pistes pour que l'État ne soit plus le seul contributeur économique de l'agence ?
M.-A. L. F. : Hier soir [le 25 mars, ndlr], nous avons tenu un conseil d'administration extraordinaire pour nommer notre nouvelle directrice générale, Marie-Cécile Tardieu, qui est un profil totalement en adéquation avec le momentum de l'ANS, à la fois pour conduire la transformation que nous avons évoquée et pour renforcer le lien avec le collège du monde économique. Force est de constater que six ans après la création de l'agence, il y a quelque chose qu'on n'a pas encore totalement optimisé dans ce lien, la compréhension de son fonctionnement, la façon dont il pourrait plus s'intégrer dans le fonctionnement de l'ANS. La personnalité, les compétences, le parcours professionnel de Marie-Cécile Tardieu vont nous permettre d'obtenir une accélération, une inflexion sur ce sujet, tant au niveau national que dans certains territoires où l'on voit bien que la présence du collège du monde économique n'est pas satisfaisante, pour impulser cette transition du modèle. Il faut poser une base relationnelle plus importante, mieux comprendre ce que sont les attentes du monde économique dans notre action et bien s'orienter sur ce qui lui parlera le plus. Après, il y a l'enjeu du levier financier. Il y a vraiment cette volonté d'aller toujours plus fort, de comprendre ce qui pourrait parler au collège du monde économique de façon plus impactante et d'arriver à trouver ces passerelles et cette porosité entre les deux mondes. Quand on regarde le budget de l'ANS, une très grande majorité provient de l'État, et c'est aussi pour ça que nous sommes une agence nationale. Mais ce que l'on n'arrive pas à suivre, ce sont les cofinancements que notre action apporte à l'échelle du sport français. Je vais prendre l'exemple des équipements. Bien souvent, on nous dit qu'une subvention de l'ANS permet d'aller chercher des cofinancements. Les collectivités nous le disent : "Si l'ANS abonde le projet, je viendrai dans le tour de table." Mais on n'a jamais réussi à suivre l'attrait du logo ANS dans les cocontributions financières sur des projets d'équipements, comme on n'a jamais suivi le flux financier qui va vers les athlètes et permet de sécuriser leur situation socioprofessionnelle sans transiter par les comptes de l'agence. Pour autant, sans le travail de nos collaborateurs, ce flux financier du monde économique vers les athlètes n'existerait pas. On cherche à trouver un mécanisme de réalité de notre fonctionnement pour mieux identifier les cofinancements générés par l'action de l'agence à l'échelle nationale et territoriale.
Êtes-vous inquiète de l'évolution des taxes affectées à l'ANS, en particulier de la taxe Buffet sur les retransmissions sportives, avec une Ligue 1 de football qui a vu le montant de ses droits télé chuter drastiquement ?
M.-A. L. F. : La question de la taxe Buffet, en constante diminution ces dernières années, est un sujet pour l'ANS. Souvent, vous avez un delta entre le montant prévisionnel voté dans le PLF et la réalité de la taxe qui peut se matérialiser à hauteur de 10 ou 15 millions. Pour 2026, en avance de phase et en contradiction avec le PLF, nous avons constaté une recette à la baisse correspondant au réalisé de 2025 et non pas au prévisionnel du PLF 2026, puisqu'on ne souhaitait pas prendre le risque d'un delta d'une quinzaine de millions d'euros. C'est une chose qui a été discutée au sein du conseil d'administration et sur laquelle les administrateurs sont très vigilants. Même si nous n'avons pas de capacité d'action, il nous revient d'avoir ce dynamisme d'alerte, et on est très à l'écoute du travail de la ministre des Sports autour de la proposition de loi sur le sport professionnel [adoptée au Sénat en juin 2025, ndlr] qui doit revoir la question des droits télévisuels.
Depuis quelques mois, l'existence de certaines agences de l'État est en sursis. En ce qui vous concerne, on a évoqué une fusion avec le ministère des Sports. Quelle visibilité avez-vous sur votre avenir ?
M.-A. L. F. : Lors du dernier conseil d'administration, nous avons eu une confirmation de la ministre des Sports sur la continuité de l'ANS, tant sur la haute performance que le développement des pratiques. Ces huit derniers mois, nous avons pris le temps de travailler notre nouvelle feuille de route, de constater six ans après notre création ce qu'on doit améliorer et ce qui fonctionne, car on oublie souvent de parler de ce qui fonctionne bien, de l'agilité de l'ANS, de la réussite des équipes de France aux Jeux de Paris 2024 et de Milan-Cortina 2026, de la réussite du plan 5.000 équipements qui ont été permis par le travail et le fonctionnement de l'ANS. Six ans, c'est très court pour réformer le modèle de gouvernance du sport français. Donc, l'idée est de bâtir sur nos forces, sur ce qu'on a su faire lors de ces premières années, et d'aller un petit peu plus loin dans la transformation avec un focus particulier sur le développement des pratiques, sur la question du lien au territoire. Je pense qu'on a beaucoup appris aussi du lancement des conférences régionales du sport. Bien évidemment, ce n'est pas parfait partout, c'est très hétérogène, mais on est convaincu qu'il est essentiel de continuer sur cette dynamique là, de mettre tout le monde autour de la table, d'avoir ces moments de partage, cette mise en place d'une intelligence collective pour mieux travailler à la fois les financements et les actions en faveur du sport. Et il est important de rappeler que le sport, c'est une multitude de leviers : les équipements, l'aménagement du territoire, l'emploi. C'est un continuum qui part du développement de la pratique jusqu'au haut niveau. Et sans une ANS qui pense ce continuum avec tous les acteurs, vous n'aurez pas d'actions continues et cohérentes les unes avec les autres. Notre enjeu, c'est d'aller plus loin dans ce continuum à travers notre mode de fonctionnement, notre réflexion stratégique, les outils que l'on porte. Mais nous avions besoin de poser les fondations de l'ANS avant de pouvoir peaufiner son action.