Multiplexes contre cinémas publics : du rififi autour des sorties nationales

La demande faite par un circuit de multiplexes de différer la diffusion des films en sortie nationale dans certaines salles municipales suscite de vives réactions. Le CNC a saisi la médiatrice du cinéma, des députés montent au créneau.

C'est une attaque à laquelle les institutions du cinéma et le monde politique ont réagi avec célérité. L'attaque ? Celle de Megarama qui a mis la pression sur les distributeurs afin d'évincer certaines salles de cinéma municipales du circuit de diffusion des films en sortie nationale. Les réactions ? Celles, entre autres, du CNC (Centre national du cinéma) et de plusieurs parlementaires, qui rappellent que la diffusion des films doit être guidée par l'intérêt général.

L'affaire commence début mars, quand le responsable de la programmation de Megarama, qui compte trente-cinq multiplexes en France, a, selon des informations rapportées par Le Monde, adressé à l'ensemble des distributeurs une liste des "cinémas municipaux qui génèrent une distorsion de concurrence en termes d'exposition et en termes de prix des places pour les films en sortie nationale par rapport à plusieurs de [leurs] cinémas" et leur a demandé "de prendre en compte ces éléments avant la discussion de [leurs] prochaines sorties". Autrement dit, Megarama veut que les distributeurs retardent l'envoi de copies de films en sortie nationale à certaines salles municipales que la société juge directement concurrente de ses propres salles.

La fin programmée des salles municipales ?

Le courrier de Megarama aux distributeurs a eu des effets rapides. Début avril, le cinéma du Centre des bords de Marne, au Perreux-sur-Marne, expliquait à ses clients : "Depuis quelques semaines, une salle voisine, gérée par un groupe privé, a fortement incité les distributeurs à ne plus nous proposer les films en sortie nationale. En conséquence, plusieurs distributeurs nous ont informés qu'ils ne pourraient plus nous confier certains films, lors de leur première semaine d'exploitation dès lors qu'ils seront programmés dans cette salle voisine, mais qu'à partir de leur quatrième semaine." Une situation qui constitue un handicap économique de taille pour les salles visées quand on sait que l'essentiel des entrées d'un film intervient lors des deux premières semaines d'exploitation.

Face à cette attaque d'un poids lourd du cinéma commercial privé, les réactions n'ont pas tardé. Sylvain Berrios a ainsi interpellé la ministre de la Culture à l'Assemblée nationale, le 28 avril. Inquiet de la "fin programmée des salles indépendantes et municipales", le député du Val-de-Marne, rappelant que le cinéma est financé à hauteur de un milliard d'euros d'argent public, a déploré que cet argent "bénéficie in fine aux grands multiplexes" et a demandé à Catherine Pégard ce qu'elle comptait faire "pour garantir aux petites salles indépendantes et municipales un accès équitable aux grandes sorties de films". La ministre a renvoyé au comité de concertation mis en place depuis plusieurs semaines par le CNC, indiquant qu'elle serait "particulièrement attentive aux suites qui lui seront données" et que, le cas échéant, elle envisagerait des actions à prendre.

Négociations tendues avec les distributeurs

De son côté, le CNC ne s'est pas contenté de mettre en place un comité de concertation. Son président, Gaëtan Bruel, a adressé un courrier à Laurence Franceschini, médiatrice du cinéma, le 30 avril, dans lequel il rappelle "qu'un exploitant ne saurait être exclu systématiquement des plans de sortie d'un distributeur, et que la négociation de la concession d'un film doit s'effectuer cinéma par cinéma, et film par film". Il ajoute : "La pratique [demandée par Megarama aux distributeurs], si elle est établie, me semble gravement contraire aux principes devant régir les relations entre les acteurs de l'exploitation et de la distribution cinématographiques."

Gaëtan Bruel conclut en annonçant qu'il souhaite saisir la médiatrice du cinéma de cette pratique et invite l'ensemble des exploitants et distributeurs susceptibles d'être concernés par cette situation à prendre attache sans délai avec la médiatrice afin de lui fournir des "éléments concrets" sur les conséquences des pratiques alléguées. La tâche s'annonce toutefois délicate. Certaines salles hésiteraient en effet à dénoncer les pratiques des distributeurs de peur de voir leurs rapports se dégrader avec ces derniers. Selon un groupement de programmation, représentant notamment des salles municipales, joint par Localtis, "les négociations sont tendues, notre pouvoir est modeste, mais on arrive parfois à obtenir une diffusion en deuxième semaine à la place d'une troisième semaine".

Un équilibre financier déjà dégradé

Cette saisine de la médiatrice du cinéma a été favorablement accueillie par le Syndicat des cinémas de proximité (SCP) qui, dans un communiqué du 5 mai, y voit "un acte fort", et ce d'autant plus qu'il alerte "depuis plusieurs mois sur les difficultés croissantes d'accès aux films et les tensions de plus en plus exacerbées". Pour lui, "l'égalité d'accès aux œuvres, quel que soit le type de salle, constitue un principe fondamental de la politique de cohésion territoriale [et] toute pratique susceptible de restreindre artificiellement l'accès aux films fragilise cet équilibre et menace la pluralité des œuvres proposées aux publics". Il se montrera par conséquent "attentif" à la réaction de la médiatrice et aux suites qui seront données à sa saisine.

En attendant, c'est encore du côté politique que l'action rebondit. Sandrine Lalanne, députée du Val-de-Marne, a envoyé à la ministre de la Culture un courrier cosigné par soixante-cinq députés du "bloc central", dont Localtis s'est procuré une copie. L'élue s'alarme : "Cette situation commence déjà à dégrader fortement l'équilibre financier [de nombreux cinémas indépendants sur l'ensemble du territoire français], alors même que les recettes liées aux sorties nationales représentent une part de leur activité permettant d'assurer la diffusion de films classés art et essai." Et si Sandrine Lalanne estime que "la mise en place d'un comité de concertation par le CNC constitue une première réponse", elle juge que "ses effets restent à ce stade limités face à l'urgence de la situation". Elle en appelle donc à "renforcer les mécanismes de régulation des pratiques de distribution, [à] assurer un accès équitable aux sorties nationales pour l'ensemble des exploitants et [à] soutenir durablement les cinémas de proximité dans leurs missions culturelles et territoriales". Catherine Pégard doit recevoir Sandrine Lalanne et d'autres députés très prochainement.

 

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