Rejoint par les étudiants, le mouvement lycéen prend de l'ampleur et le Premier ministre convoque une cellule de crise
Le mouvement de blocage des lycéens, rejoint par les étudiants pour demander davantage de moyens, a dégénéré ce jeudi 1er octobre dans plusieurs grandes villes de France, contraignant le Premier ministre à convoquer une cellule de crise. Les lycéens revendiquent plus de moyens humains et financiers pour l'Éducation nationale, se plaignent de la pression de Parcoursup, de professeurs non remplacés, de bâtiments délabrés ou encore d'emplois du temps trop chargés.
© Hugo AYMAR- HAYTHAM-REA/ Blocus devant le lycée Paul Eluard à Saint-Denis le 29 septembre
"On manifeste contre les classes surchargées, contre ce gouvernement qui dépense des millions dans des pochettes anti-téléphone mais n'investit pas dans du chauffage, des climatisations, les salaires de nos profs", a expliqué Maëlle, élève de 16 ans, au lycée Malherbe de Caen. Voici en substance les revendications du mouvement lycéen qui a débuté le 21 septembre 2026 dans quelques-uns des 3.700 lycées de France où étudient environ 2,2 millions d'adolescents.
8.550 euros par lycéen dans le public et le privé sous contrat
Ils revendiquent "plus de moyens, surtout pour les lycées de banlieue". En 2023, le ministère de l'Éducation a dépensé en moyenne 8.550 euros par lycéen dans le public et le privé sous contrat. Dans les régions urbaines comme l'Île-de France, les dépenses par élève sont plus faibles que les moyennes nationales et la taille souvent plus élevée des lycées se traduit par de moindres taux d'encadrement. En région parisienne, les enseignants sont aussi plus jeunes, et moins rémunérés.
En plus de ces dotations, les régions, compétentes pour les lycées, ont dépensé en moyenne 3.000 euros par lycéen, avec de grandes disparités par région : 2.380 euros en Île-de-France à 5.830 euros en Guyane.
Les lycéens mobilisés se plaignent aussi de l'absence d'enseignants, parfois dans des matières importantes, comme le français en première. En 2024-2025, 10% d'heures n'ont pas été assurées dans les lycées, selon les statistiques ministérielles.
Selon un récent rapport parlementaire, environ 7,5% des heures d'enseignement ne sont pas assurées à cause du non-remplacement des professeurs dans le second degré. "Il faut évidemment tout faire pour les réduire", a réagi mardi 29 septembre le ministre de l'Éducation, Édouard Geffray. "Le 100% de remplacement, c'est quelque chose qui est statistiquement quasiment impossible. Il ne faut pas se mentir non plus."
Les rythmes scolaires en question
"On fait des 8h-18h, ce n'est pas normal." Beaucoup d'élèves se plaignent d'emplois du temps et de classes trop chargées. Au lycée, les élèves ont entre 26h et 29h de cours obligatoires hebdomadaires, sans compter les options. Cette question des rythmes scolaires n'en finit pas de revenir dans le débat public. Mais des modifications supposent, dans les zones rurales notamment, d'adapter les transports scolaires, à la charge des collectivités.
La convention des temps de l'enfant a proposé que les cours démarrent à 9h00 au lycée et de placer "les apprentissages théoriques le matin, et les apprentissages pratiques l'après-midi" (voir notre article du 24 novembre 2025). Le gouvernement n'a pas donné suite à ces propositions.
Parcoursup et l'enseignement supérieur
D'autres pointent le "malaise" autour du fameux Parcoursup, plaident pour sa suppression ou revendiquent "plus de places dans les universités", ce qui va tout à fait à l'encontre des récentes préconisations d'un rapport du Sénat (voir notre article du 9 septembre 2026).
Crée en 2018 en remplacement d'APB, Parcoursup est obligatoire pour les lycéens qui veulent candidater dans la plupart des formations de l'enseignement supérieur. Mais dans les faits, tous n'obtiennent pas de place : en juillet, environ 130.000 élèves étaient sans affectation en juillet, à l'issue de la phase principale. La phase complémentaire est toujours en cours.
Le processus, que beaucoup qualifient de sélection, est aussi accusé de manquer de transparence, en particulier les algorithmes utilisés par chaque formation...
Rénovation des bâtiments
Lors des manifestations, plusieurs adolescents se sont plaints de la vétusté des salles de classe et ont raconté les "trous dans les plafonds, les vidéoprojecteurs et des ordinateurs qui ne marchent pas", "l'absence de ventilateurs dans les salles alors qu'on crève de chaud".
Depuis les canicules de mai et juin notamment, le gouvernement répond en fléchant vers les programmes en cours de rénovation des établissements, qui appartiennent aux régions, et non à l'État.
En juin, Édouard Geffray avait indiqué que "6.200 projets étaient soutenus d'une manière ou d'une autre, soit par le fonds vert, soit par ÉduRénov", deux dispositifs publics de rénovation énergétique des bâtiments, ÉduRénov étant mis en oeuvre par la Banque des Territoires. "Il n'y a pas de baisse d'ambition dans ce plan", avait affirmé le ministre de l'Éducation en septembre dernier, après que le gouvernement a finalement amputé le plan global de 40 millions d'euros (voir notre article du 4 septembre 2026). À noter qu'une cartographie des établissements scolaires selon leur performance énergétique devrait bientôt voir le jour.
Dans plusieurs grandes villes de France
Sur le terrain, en tout cas, le mouvement prend de l'ampleur : 340 actions étaient en cours dans la matinée du 1er octobre devant des lycées et 169 blocages ont été comptabilisés, selon les remontées policières. Et en fin de journée, c'était "900 actions" qui avaient été recensées sur tout le territoire, a-t-on appris de source sécuritaire.
En Île-de France, plus de 200 lycées étaient perturbés, dont une cinquantaine étaient "le théâtre de violences, d'affrontements et de dégradations", selon la région.
Dans plusieurs villes, des poubelles ont été renversées sur la chaussée, des feux allumés, des projectiles lancés, des abribus brisés et des feux d'artifice et des gaz lacrymogènes tirés.
À Nantes, un "incendie volontaire", dont l'origine n'a pas été précisée, a été déclenché dans le hall du lycée Nelson-Mandela. À Marseille, la circulation des bus, tramways et métros a été interrompue en raison "des déprédations et des agressions de conducteurs" survenues dans la matinée sur le réseau, en marge du mouvement des lycées, a annoncé la Régie des transports métropolitains (RTM). Même chose à Strasbourg : la circulation des trams a été interrompue pour "limiter les mouvements des manifestants". Des incidents violents ont également eu lieu à Besançon et à Toulouse où des jeunes ont envahi certaines artères et les rails du tramway, bloquant complètement la circulation en certains points.
Dans la région Grand Est, Franck Leroy, a annoncé le 1er octobre avoir saisi le garde des Sceaux, lui demandant que "la chancellerie adresse aux parquets un message clair de fermeté, afin que la mobilisation de toute la chaîne pénale soit visible et que les violences, menaces et dégradations ne restent pas sans réponse. Les faits commis par des mineurs doivent appeler une réponse adaptée et, lorsque les circonstances le justifient, la responsabilité des parents".
Dans le Tarn, le président du conseil départemental, Christophe Ramond, a déclaré dans un communiqué du 1er octobre qu'"une jeunesse qui s’interroge sur son avenir ne doit pas être ignorée" tout en assurant que "rien ne justifie de mettre en danger des élèves, des personnels, des passants et de s’en prendre à un établissement ou à un bien public". "J’invite donc la jeunesse à faire entendre ses revendications sans violence, sans dégradation et sans mise en danger des autres", a-t-il conclu.
Appelant à un "acte deux" après la première mobilisation nationale de mardi 29 septembre, les étudiants ont rejoint le mouvement jeudi 1er octobre, avec une trentaine de campus bloqués, selon le syndicat l'Union étudiante. Des collèges ont aussi rejoint le mouvement, comme dans le Rhône où la préfecture a comptabilisé 5 établissements mobilisés sur 36.
Plateforme de concertation et cours à distance
Pour tenter d'apaiser la colère des lycéens, le ministre de l'Education avait lui proposé mercredi 30 septembre, l'ouverture d'une "plateforme de concertation" à laquelle "tous les lycéens pourront contribuer". Sur X, le ministre a estimé que sa responsabilité est de "protéger les élèves et les personnels, et permettre aux enseignements de se poursuivre". Raison pour laquelle il a "demandé que les cours soient assurés à distance lorsque des dégradations ou des blocus empêchent l’accueil des élèves en toute sécurité". Il ajouté que "ces décisions seront prises au cas par cas par les chefs d’établissement, en lien avec les autorités académiques" et que "les préfets seront préalablement informés pour coordonner la sécurisation des abords". Le ministre devrait détailler le dispositif au journal de 20 heures ce soir.
Face à l'ampleur du mouvement, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a réuni une cellule de crise jeudi après‑midi au ministère de l'Intérieur. Matignon a estimé, à l'issue de la réunion, que le mouvement de blocage de lycées avait d'ailleurs basculé dans les "violences urbaines". Selon Le Monde, le chef du gouvernement a précisé aussi qu'Édouard Geffray rencontrera les organisations représentatives des lycéens, et que Gérald Darmanin réunira les procureurs généraux "pour organiser la réponse pénale consécutivement aux interpellations".
Lors de la Journée nationale de France urbaine du jeudi 1er octobre à la Philharmonie de Paris, son président, Jean-Luc Moudenc, s'est également exprimé sur le sujet : "Nous comprenons l'angoisse de la jeunesse. Nous n'avons jamais accepté les violences, les dégradations. Nous les condamnons." Dans un post sur X, le maire de Toulouse a invité à activer le dispositif "Plan particulier de mise en sûreté" dans les établissements concernés afin de protéger les enfants et les personnels (voir notre article du 3 juillet 2026). Plusieurs maires participant à cette journée ont d'ailleurs dû repartir précipitamment pour gérer les événements dans leur ville - dont Johanna Rolland, rentrée à Nantes pour, a-t-elle expliqué, "suivre la situation et piloter la coordination de nos moyens".
À ce jour, trois enquêtes ont été ouvertes par l'IGPN, la police des polices, après que des lycéens ont été blessés lors de blocages d'établissements. Mercredi, à Tours, un jeune homme a été blessé à la tête et hospitalisé pour des lésions "compatibles" avec un tir de LBD, selon la procureure de la République de cette ville. "Ce sont des mineurs qui sont en face des forces de l'ordre. Évidemment, il y a un usage très proportionnel" des "armes intermédiaires", notamment du gaz lacrymogène, a expliqué le ministre de l'Intérieur, Laurent Nunez, mercredi.
Mais pour Ryad Rani, président de l'Union syndicale lycéenne (USL), "nous avons dépassé une ligne rouge. On éborgne la jeunesse comme ils ont fait avec les gilets jaunes".
Pendant que les lycéens se mobilisaient, le gouvernement a présenté jeudi matin son projet de budget et prétend ne pas faire d'économies sur la jeunesse" (lire notre encadré ci-dessous).
› Budget Éducation 2027 : "On ne fait pas d'économies sur la jeunesse", assure le ministre Édouard GeffrayAlors que les lycéens sont dans la rue,"la priorité à l'éducation est objectivement préservée", a assuré le ministre Édouard Geffray, défendant son budget 2027 pour l'Éducation nationale en hausse de 1,2 milliard d'euros, à un peu plus de 64 milliards d'euros au total, malgré les contraintes budgétaires. Selon le ministre, ce budget apporte d'abord une réponse à la question du manque d'enseignants, grâce à la réforme du concours qui a permis d'atteindre un taux de recrutement inédit depuis vingt ans. "Nous investissons également dans la santé mentale, parce que nous constatons des fragilités auxquelles l'école doit être mieux préparée à répondre". Édouard Geffray de conclure qu'"on a un budget qui augmente dans un contexte de fortes contraintes. Le gouvernement ne fait pas d'économies sur la jeunesse. On investit pour leur avenir". Il rappelle que l'an dernier, alors qu'il y a eu environ 160.000 élèves en moins, le budget avait augmenté de 200 millions d'euros. En 2027, avec une baisse démographique de l'ordre de 180.000 élèves, le budget progresse encore de 1,2 milliard d'euros. Dans le premier degré (écoles maternelle et élémentaire), le nombre moyen d'élèves par enseignant passera de 20,9 à 20,6 à la rentrée prochaine, sous la moyenne de l'OCDE (20,7) et plus près de celle de l'Union européenne (19,3). Selon lui, la priorité est la protection des jeunes qui passe par un renforcement de la vie scolaire et de l'accompagnement médicosocial. Il annonce ainsi 300 recrutements supplémentaires de psychologues de l'Éducation nationale, d'infirmières scolaires et d'assistants sociaux. Au total, cela représente plus de 600 postes créés en deux ans. Il annonce également la création de 1.300 postes d'accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH), et 200 postes de conseillers principaux d'éducation et la consolidation de plus de 200 postes d'assistants d'éducation (AED). |