Restitution des œuvres : les musées se rebiffent

Auditionné le 19 février par la commission de la culture du Sénat, Stéphane Martin, l'ancien président du musée du Quai Branly, s'est exprimé au nom des conservateurs sur la question de la restitution d'œuvres africaines. Jugeant le rapport Savoy-Sarr hostile au "concept même de musée", il prône plutôt le développement de partenariats et de soutiens avec les musées africains.

Le 19 février, la commission de la culture, de l'éducation et de la communication du Sénat auditionnait, dans le cadre de l'engagement de ses travaux sur les restitutions d'œuvres d'art, Stéphane Martin, qui a présidé durant 20 ans, jusqu'au 4 janvier, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac. Le même jour, la commission a d'ailleurs mis en place un groupe spécifique sur cette question. Si elle est récurrente, la question de la restitution des œuvres d'art africaines a pris en effet un tour nouveau depuis le discours d'Emmanuel Macron à l'université de Ouagadougou (Burkina Faso), le 28 novembre 2017. Le président de la République avait alors souhaité que "d'ici cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique" (voir notre article ci-dessous du 11 décembre 2017).

"Un cri de haine contre le concept même de musée"

Il avait alors confié la réalisation d'un rapport sur le sujet à deux universitaires : Bénédicte Savoy, titulaire d'une chaire internationale au Collège de France, et Felwine Sarr, professeur à l'Université Gaston-Berger de Saint-Louis (Sénégal). Intitulé "Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain - Vers une nouvelle éthique relationnelle", le document, remis il y a un peu plus d'un an (voir notre article ci-dessous du 28 novembre 2018), avait alors fait grand bruit et suscité de fortes réserves chez les conservateurs de musées. Le musée du Quai Branly avait cependant joué le jeu en restituant 26 œuvres réclamées par le gouvernement du Bénin et correspondant à des prises de guerre effectuées lors de la colonisation dans le palais royal de Béhanzin. Et Stéphane Martin n'a jamais caché sa volonté d'une "nouvelle géographie culturelle" et d'un plus grand soutien aux musées africains.

Délivré de son devoir de réserve, le ton a quelque peu changé devant la commission de la culture du Sénat. Stéphane Martin a dit en effet tout haut ce que pensent tout bas nombre de conservateurs de musées. Tout en reconnaissant que "la législation française est l'une des plus protectrices du monde en ce qui concerne la domanialité publique" et que "cette extrême protection a de très nombreux avantages, mais n'est pas non plus sans présenter un certain nombre de faiblesses", l'ancien président du musée du Quai Branly s'est livré à une critique en règle du rapport Savoy-Sarr. Il voit en effet dans ce document "un cri de haine contre le concept même de musée, considéré comme une invention occidentale, comme un lieu quasi criminel dans lequel les objets sont plumés, déshabillés, où on leur retire leur magie".

Pas de restitution massive, mais des échanges et des partages

Reprenant les critiques de nombreux conservateurs, Stéphane Martin s'est également étonné que les responsables de musées n'aient pas été davantage associés à ces travaux, confiés à "deux personnes qui ne sont pas des gens de musées". Cette prise de position intervient alors que, depuis la publication du rapport – et même si l'Élysée et le ministère de la Culture ne sont pas vraiment revenus sur la question –, plusieurs États africains ont réclamé à leur tour la restitution de nombreux objets et œuvres d'art.

Pour Stéphane Martin, comme pour l'ensemble des conservateurs, il ne saurait y avoir de "restitution massive" des dizaines de milliers d'œuvres envisagée par le rapport Savoy-Sarr. En revanche, il se dit ouvert à une "circulation" et un "partage" des œuvres, qui passerait "par des prêts, des dépôts et un certain nombre de transferts de propriétés". Il estime également anormal qu'"aucun musée n'a été construit [en Afrique, ndlr] avec de l'argent français depuis les indépendances", alors que la Chine a financé le musée de Dakar. Stéphane Martin plaide donc pour une "aide à la rénovation d'un certain nombre de musées" et pour un plus grand soutien aux conservateurs africains, en "insistant diplomatiquement pour que ces personnes soient traitées comme elles doivent l'être", avec des "salaires décents".

La position de Stéphane Martin a été très largement partagée par les membres de la commission, Catherine Morin-Desailly, sa présidente, jugeant pour sa part "contestable" le rapport Savoy-Sarr.

 

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