Seconde main : Oxfam France alerte sur la fragilisation des réseaux solidaires de réemploi textile

Alors que le marché de la seconde main connaît une forte croissance, Oxfam France pointe la concurrence croissante des plateformes numériques et des enseignes de fast fashion. Dans un rapport inédit, l’ONG appelle les pouvoirs publics à mieux soutenir les acteurs de l’économie sociale et solidaire, notamment en renforçant les financements dédiés au réemploi textile. Elle souhaite également que les collectivités soient associées à la gouvernance de la filière.

Le marché des vêtements de seconde main a connu une forte croissance ces dernières années, passant de 1,2 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2018 à six milliards en 2022. Une dynamique qualifiée de "croissance sans précédent" par Oxfam France. Dans un rapport publié le 10 septembre 2026, l’ONG alerte toutefois sur une évolution du secteur qui profite de plus en plus aux plateformes d’e-commerce, comme Vinted, et aux grandes enseignes de fast fashion, qui intègrent désormais la seconde main à leur stratégie commerciale. Face à cette "fast seconde main", les acteurs historiques du réemploi textile, issus de l’économie sociale et solidaire comme Emmaüs ou la Croix-Rouge, voient leur modèle fragilisé.

L’essor de l’achat d’occasion ne répond pas seulement à la recherche de vêtements moins chers. Il traduit aussi des préoccupations environnementales. "Dans l’imaginaire collectif, acheter d’occasion est souvent associé à une réduction des déchets, à la lutte contre le gaspillage et au développement d’une économie circulaire", souligne le rapport. Des bénéfices également relevés par l’Ademe : l’achat de vêtements de seconde main permet notamment de réduire les émissions de gaz à effet de serre, l’utilisation de ressources naturelles – eau, pétrole, matières premières – ainsi que la production de déchets. Selon les données de l’Agence de la transition écologique, 81% des émissions de gaz à effet de serre liées à un t-shirt en coton sont générées lors de sa fabrication, de la production des matières premières à son assemblage et à sa distribution.

"Tous les modèles de seconde main ne se valent pas"

Mais derrière l’appellation commune de "seconde main", les modèles économiques et leurs impacts diffèrent. "Tous les modèles de seconde main ne se valent pas", affirme Oxfam France. Selon son rapport, l’achat de vêtements d’occasion via une plateforme numérique peut générer jusqu’à cinq fois plus de CO2 que l’achat dans une boutique solidaire de proximité. Autre différence : dans les structures solidaires, les vêtements sont vendus à des prix "près de cinq fois inférieurs à ceux constatés dans les enseignes lucratives". Ces écarts tiennent notamment aux modes d’organisation logistique. Les structures locales regroupent généralement collecte, tri et vente sur un même territoire, tandis que certains circuits lucratifs reposent sur une succession de transports, d’intermédiaires et d’expéditions individuelles.

À cette concurrence s’ajoute un autre phénomène : le détournement des textiles les plus valorisables, souvent appelés "la crème", vers les circuits lucratifs. Pour Oxfam, cette évolution menace le modèle économique des structures solidaires qui assurent historiquement la collecte, le tri et le réemploi des vêtements, mais aussi des missions d’ancrage territorial et de lien social. Le modèle solidaire se distingue en effet par les missions d’intérêt général qu’il assume. "Lien social dans les quartiers, insertion professionnelle, regain de confiance donné à des bénévoles en recherche d’emploi…", énumère auprès de Localtis Julie Lannoy, responsable des magasins Oxfam France, qui en compte trois à Paris et un à Lille, Strasbourg, Villeurbanne et Bordeaux, avec une ouverture prochaine à Rennes.

Protéger les acteurs historiques 

Ces structures doivent toutefois composer avec "l’augmentation des coûts logistiques, la saturation des capacités de tri et l’insuffisance des financements publics et des soutiens versés par la filière REP TLC" – le système français de responsabilité élargie du producteur appliqué aux textiles d’habillement, linges de maison et chaussures –, alerte Oxfam. Même si le soutien de l'Etat a été porté de 228 à 268 euros par tonne en 2026, en attendant une "réforme structurelle" (lire notre article).

Pour préserver le réemploi solidaire, Oxfam France appelle les pouvoirs publics à mieux protéger les acteurs historiques du secteur, aujourd’hui confrontés à la concurrence des multinationales, notamment de la fast fashion. "Les acteurs solidaires historiques du marché de la seconde main sont aujourd’hui mis en danger", estime Eloïse Bazin, chargée de plaidoyer et campagnes Mode durable et ESS chez Oxfam France.

L’ONG formule plusieurs propositions. Elle demande d’abord de réduire de 30% les volumes de textiles mis sur le marché d’ici à 2035, estimant que la seconde main "ne pourra jamais compenser une augmentation continue de la production des vêtements neufs". Elle préconise également de consacrer "au moins 10%" des éco-contributions de la filière textile au financement du réemploi solidaire porté par les structures de l’ESS.

Associer les collectivités à la gouvernance de la filière

Oxfam plaide par ailleurs pour une réforme de la gouvernance de la filière REP TLC. L’objectif est, selon Eloïse Bazin, d’empêcher que "les marques et les grandes enseignes de fast fashion puissent décider seules de l’utilisation des financements censés réparer les dégâts de leur propre modèle économique". Pour limiter les "conflits d’intérêt", l’ONG propose notamment d’intégrer à cette gouvernance l’Ademe, les associations et les collectivités.

Enfin, l’organisation souhaite que les collectivités facilitent l’accès des structures de l’ESS à leur foncier et à des locaux à loyers modérés, afin de favoriser l’ouverture de nouvelles boutiques. "Là où les structures de l’ESS s’implantent, le lien social se retisse et les quartiers se redynamisent", fait valoir Julie Lannoy.

Cette dimension territoriale se retrouve également dans les activités proposées par les magasins Oxfam. En plus des vêtements de seconde main, ils vendent des livres et d’autres articles culturels. Certains organisent également des "book clubs", qui donnent lieu à des rencontres et à des échanges autour de questions de société, comme la justice sociale, les inégalités, la justice écologique, la consommation responsable ou encore la mode durable.

 

Pour aller plus loin

Voir aussi

Abonnez-vous à Localtis !

Recevez le détail de notre édition quotidienne ou notre synthèse hebdomadaire sur l’actualité des politiques publiques. Merci de confirmer votre abonnement dans le mail que vous recevrez suite à votre inscription.

Découvrir Localtis