Souveraineté numérique : la protection des données, priorité des Français
La souveraineté numérique fait désormais partie des attentes des Français, selon un sondage. Si l'indépendance numérique est une vue de l'esprit, les leviers d'actions pour regagner une autonomie stratégique sont réels, notamment aux mains des administrations. Et les freins sont avant tout culturels. C'est ce que l'on retiendra du séminaire organisé par le magazine L'Hémicycle le 14 septembre 2026 à l'Institut national du service public (INSP).
© Capture vidéo: L'Hémicycle/ Audrey Herblin-Stoop, Georges-Étienne Faure, Sébastien Crozier et Audrey Herblin
Selon un sondage Norstat pour L'Hémicycle, la souveraineté "numérique" fait partie des préoccupations des Français même si le numérique n'est cité spontanément que par 1 Français sur 4, loin derrière l'énergie, la santé et l'alimentation. 94% veulent notamment que leurs données personnelles soient hébergées en France ou en Europe et 93% que l'État et les administrations privilégient des solutions numériques françaises ou européennes. Le numérique catalyse aussi le sentiment de retard face à la Chine et aux États-Unis et 89% pensent que l'IA va encore accroître la dépendance française. Ces chiffres font écho au niveau de dépendance numérique constaté par le récent rapport de l'Assemblée nationale (voir notre article du 16 juillet 2026) : de l'ordre de 80% des dépenses des administrations vont aux éditeurs américains pour les seuls achats ayant transité par l'Ugap.
Rééquilibrer les dépendances
La concrétisation du risque de coupure de service – illustré par les juges de la Cour pénale internationale pour l'accès aux services de Microsoft/Visa puis par les restrictions récentes sur les modèles d'IA américains les plus performants – a accéléré la prise de conscience du danger de ces dépendances (voir notre article du 23 juin 2026). Les élus locaux comme nationaux se sont emparés de ce sujet, mais trop souvent, les débats glosent autour des objectifs à atteindre : souveraineté, indépendance ou encore autonomie stratégique… Si les premiers termes sont prisés par les politiques, l'autonomie stratégique a la préférence des industriels. Pour Sébastien Crozier, président du think tank Géopolitique du numérique, il est vain de viser "l'autarcie" préférant parler d'un "rééquilibrage des dépendances " avec le recours à des "solutions dégradées mais maîtrisées" en cas de coupure. Et de citer l'exemple du nucléaire, où la France possède la technologie et le savoir-faire sans avoir l'uranium. Le GIE carte bancaire fait également figure d'exemple : il repose sur une carte à puce conçue en France, associée à un système de paiement totalement maîtrisé qui gère aujourd'hui 80% des transactions bancaires des Français.
Le cas de l'IA
Mistral AI, qui aligne désormais les contrats avec les administrations, État en tête, suit cette même logique. "Nous voulons avoir la maîtrise de l'ensemble de la chaîne, des datacenters aux modèles d'IA", assure Audrey Herblin-Stoop. Au passage, la responsable des affaires publiques de Mistral alerte sur un risque de préemption des datacenters tricolores par des acteurs américains, du fait de moyens financiers sans commune mesure en Europe. "Ces acteurs seront soumis au Cloud Act", alerte-t-elle ; la localisation des centres de données ne réglant en aucun cas celle de l'extraterritorialité des lois américaines. Un message qui a été repris par la mission de l'Assemblée : elle estime que moins de 10% des investissements annoncés dans les datacenters sont portés par des acteurs européens (voir notre dossier Datacenters : entre souveraineté et tensions locales).
Souverain, c'est moins bien ?
Pour Henri Verdier, l'ex-DSI de l'État désormais à la tête de la Fondation Inria, il est en tout cas urgent d'agir, "chaque caillou soulevé mettant en évidence des dépendances". Il invite à une stratégie des petits pas comme celle qu'il a initié au sein de l'État avec, par exemple, le connecteur France Connect pour gérer l'identité en ligne des Français ou encore la messagerie sécurisée Tchap. Reconnaissant que les solutions européennes sont plus onéreuses, il appelle à raisonner en "coût évité", notamment s'il fallait faire face à une rupture de service. Dans les points de vigilance pour les acheteurs, il souligne la nécessité de toujours tester la réversibilité de ce qui est acheté.
Georges-Étienne Faure, passé par le secrétariat général à l'investissement et sur le point de rejoindre la ville de Paris, fustige pour sa part l'idée selon laquelle "choisir souverain, c'est accepter moins bien". "C'est un narratif entretenu par les grands éditeurs", souligne-t-il. La difficulté à migrer d'un système à un autre serait également largement surestimée : "les grands fournisseurs d'IA nous disent que c'est parfaitement automatisable", avec à la clef un "changement de paradigme" sur les coûts de transfert.
Une affaire de volonté, pas de loi
Côté corpus législatif et réglementaire, celui-ci serait largement suffisant pour limiter les dépendances. "Si demain l'Arcep veut imposer dans les licences un hébergement des données en France, elle peut le faire" veut croire Sébastien Crozier. La principale attente porte sur la possibilité pour les acheteurs publics d'imposer une clause de préférence européenne. Sylvie Roche, présidente du cercle de confiance des décideurs IT espère que le projet de règlement Cloud and AI Development Act présenté en juin sera l'occasion pour la France de porter "une définition de la souveraineté qui protège réellement nos entreprises", l'hébergement des données en Europe ne pouvant être une condition suffisante.
En définitive, la souveraineté serait surtout affaire de volonté et d'état d'esprit. Georges-Étienne Faure regrette par exemple que les administrations aient du mal à endosser leur rôle d'acheteurs d'innovation, ce qui permettrait de "passer d'une politique de l'offre à une politique fondée sur la demande". Mais il concède que la responsabilité pénale des acheteurs publics n'est pas propice à la prise de risque. Le manque de profils numériques et de femmes dans les instances décisionnaires a aussi été évoqué. Reste la réticence des agents à changer leurs habitudes quand ils changent d'interface. Un défi loin d'être insurmontable si le changement est accompagné.