Violences dans le périscolaire : Édouard Geffray plaide pour un "continuum de protection" entre l'école et les communes
Auditionné le 30 septembre 2026 par la mission d'information du Sénat sur les violences dans le périscolaire, le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, a reconnu l'existence d'une "zone grise" entre temps scolaire et temps périscolaire. Défendant plusieurs mesures inscrites dans le projet de loi sur la protection de l'enfance, il a annoncé la création d'un futur fichier commun des professionnels écartés pour comportement inapproprié envers des mineurs, une meilleure association des acteurs du périscolaire à la vie des écoles et un vaste plan de formation aux violences sexuelles et sexistes. Le projet de loi relatif à la protection des enfants sera examiné par le Sénat le 27 octobre 2026.
© Capture vidéo Sénat/ Edouard Geffray
Pour les familles, l'école ne se découpe pas en tranches de responsabilité et "l'école doit être un lieu de confiance de la porte à la porte'" a décrété le ministre Édouard Geffray devant les sénateurs chargés d'enquêter sur les violences commises dans le périscolaire estimant que les parents perçoivent l'ensemble du temps passé dans l'enceinte scolaire comme un même bloc de protection.
Or la réalité administrative est tout autre. Entre l'accueil du matin, le temps scolaire, la pause méridienne puis l'accueil du soir, la responsabilité alterne entre l'État et les collectivités locales. Une situation que le ministre juge difficilement compréhensible pour les familles, particulièrement lorsque survient une suspicion de violence. "Cette alternance de responsabilités existe, mais elle ne peut pas se faire au détriment de la protection de l'enfant", a-t-il insisté.
Peu de données sur les signalements en périscolaire
L'un des principaux enseignements de l'audition tient d'ailleurs au manque de connaissance statistique du phénomène. Le ministère de l'Éducation nationale ne dispose pas d'un système complet de remontée des incidents survenus pendant le temps périscolaire. Les faits relevant du temps scolaire sont signalés via l'application "Faits établissement", mais cette obligation ne s'applique pas aux activités organisées par les communes ou les opérateurs périscolaires.
Les quelques données disponibles traduisent néanmoins une progression des signalements. Le ministre a indiqué que 69 signalements liés au périscolaire avaient été recensés en 2025-2026, contre 59 l'année précédente. Parmi eux, 57 concernaient des violences sexistes ou sexuelles. Dans 88% des cas, l'auteur mis en cause était un animateur. Depuis la rentrée de septembre, 20 nouveaux signalements avaient déjà été enregistrés, dont neuf pour des violences sexistes ou sexuelles.
Édouard Geffray a toutefois souligné le caractère incomplet de ces chiffres, en raison notamment de la diversité des cadres juridiques existants entre accueils collectifs de mineurs (ACM), garderies et autres dispositifs périscolaires.
"L'école est le premier signaleur de France"
Le ministre a longuement rappelé l'ampleur du phénomène des violences sexuelles faites aux mineurs. 1 enfant sur 10 est victime de viol ou d'agression sexuelle. Cela représente "deux à trois enfants par classe". Ces statistiques commencent à être connues. Entre 80% et 85% des faits se produiraient dans le cercle familial.
Face à cette réalité, le ministre a insisté sur le rôle croissant de l'école comme lieu de révélation des violences. En 2025, l'institution scolaire a transmis 88.000 informations préoccupantes ou signalements, contre 50.000 trois ans auparavant. Parmi eux, près de 14.000 concernaient des violences sexistes ou sexuelles, soit une hausse de 32% en un an. "L'école est le premier signaleur de France", a martelé le ministre, tout en reconnaissant que les dispositifs demeurent insuffisants pour détecter les situations survenant pendant le temps périscolaire.
Vers un "fichier des interdits d'école"
Parmi les mesures les plus concrètes évoquées devant les sénateurs figure la création d'un fichier national des personnes définitivement écartées pour comportement inadapté envers des mineurs. L'objectif est d'empêcher qu'un professionnel exclu de l'Éducation nationale, du secteur sportif ou du périscolaire puisse être recruté dans un autre secteur accueillant des enfants. "Aucune personne écartée en raison de son comportement avec les mineurs ne doit pouvoir être réembauchée", a plaidé Édouard Geffray.
Le dispositif, prévu à l'article 5 du projet de loi sur la protection de l'enfance, reposerait dans un premier temps sur l'interconnexion des fichiers existants dans l'éducation, les sports et les accueils collectifs de mineurs, avant la création éventuelle d'un fichier unique.
Point notable : le ministre souhaite que ce mécanisme repose non seulement sur les condamnations pénales mais aussi sur les sanctions administratives définitives. Une personne révoquée à l'issue d'une procédure disciplinaire pour comportement incompatible avec la protection des mineurs pourrait ainsi être empêchée de retravailler auprès d'enfants, même en l'absence de condamnation judiciaire.
Briser les "silos" entre école et périscolaire
Les sénateurs ont particulièrement interrogé le ministre sur les difficultés de coordination signalées partout sur le territoire. Transmission insuffisante des informations médicales, absence d'accès partagé aux outils numériques, défaut de circulation des signalements : les témoignages recueillis par la commission font apparaître des cloisonnements persistants entre équipes enseignantes et équipes d'animation.
Le ministre a annoncé avoir demandé que les responsables du périscolaire participent systématiquement aux conseils d'école. Pour lui, cette mesure constitue une première étape vers une meilleure coopération.
Il s'est également montré ouvert à des dispositifs plus ambitieux : outils de suivi communs, participation croisée aux instances ou même, dans certains territoires, délégation conventionnelle d'une forme d'autorité fonctionnelle au directeur d'école sur les équipes périscolaires.
Sans prendre position en faveur d'un modèle unique, il a jugé "légitime" la réflexion sur un pilote unique ou sur des dispositifs permettant d'assurer un véritable continuum entre les différents temps de prise en charge de l'enfant.
Transparence et visibilité des animateurs
Enfin autre mesure soutenue par le ministre : une meilleure information des parents sur les professionnels qui encadrent leurs enfants. Aujourd'hui, a-t-il relevé, les familles connaissent généralement le nom de l'enseignant ou de l'AESH de leur enfant mais ignorent souvent l'identité des animateurs intervenant à la cantine ou après la classe. Le projet de loi vise donc à rendre ces équipes plus visibles, sans pour autant afficher publiquement leurs coordonnées. Pour Édouard Geffray, cette transparence contribuerait à réduire les "zones d'ombre" dans lesquelles peuvent prospérer certains comportements déviants.
Former l'ensemble des personnels d'ici 2029
L'audition a enfin permis au ministre de détailler sa stratégie de prévention. Un protocole national de signalement des violences sexistes et sexuelles a été diffusé en mars 2026. Une déléguée ministérielle à la protection des enfants à l'école a également été nommée (notre article du 1er avril 2026), elle a déjà reçu 260 saisines de familles.
S'agissant de la formation, une circulaire du 24 août 2026 fixe l'objectif de former l'ensemble des personnels de l'Éducation nationale aux violences sexistes et sexuelles d'ici 2029. Une première étape doit permettre de former 60.000 personnes d'ici la fin de l'année et de disposer d'au moins une personne ressource dans chaque école.
Le ministre prépare également un dispositif national de libération de la parole, articulé autour des séances d'éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Evars). Il prévoit des questionnaires adaptés à l'âge des élèves, de la grande section au lycée, afin d'identifier plus rapidement les situations de violence et de déclencher un accompagnement.
"Je sais définir le périscolaire comme un contenant, je ne sais pas le définir comme un contenu"
Au-delà de la seule question des violences, l'audition a été l'occasion d'un débat sur la place du périscolaire dans les politiques publiques. Édouard Geffray a reconnu qu'il n'existait aujourd'hui aucune véritable doctrine nationale sur le contenu éducatif du périscolaire. "Je sais définir le périscolaire comme un contenant, je ne sais pas le définir comme un contenu", a-t-il admis.
Pour les collectivités, qui assument quotidiennement cette compétence, le constat est loin d'être anodin. Le ministre estime désormais nécessaire de réfléchir à ce que doit être ce temps, à la nature des activités qui peuvent y être proposées et aux compétences requises pour les encadrer. Un chantier qui pourrait dépasser largement la seule réponse aux violences et conduire à une redéfinition du partenariat entre État et communes autour de l'enfant.