17 et 18 octobre 2026 : "Nous avons été livrés aux pilleurs, sans aucun rempart"
Lors d'une table ronde organisée le 4 novembre par la commission des Lois de l'Assemblée nationale dans le cadre des travaux d'enquête menés sur les événements liés aux manifestations du 17 octobre, les représentants des commerçants des grandes villes impactées (Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux) ont fait part de leur effroi. Ils ont pointé les questions qui restent posées autour de l'intervention très limitée de la police, de la prise en charge des dégâts et des mesures attendues pour faire revenir les clients dans leurs magasins.
© Capture vidéo Assemblée nationale/ Guillaume Coiffe, Johanna Benedetti, Nicolas Papazian, Denis Geffrault et Adrien Delattre
Abandon, colère, injustice, défiance... C'est le message général qui ressort d'une table ronde organisée par la commission des Lois de l'Assemblée nationale, le 4 novembre 2026, avec les associations de commerçants, dans le cadre de la commission d'enquête sur les événements liés aux manifestations du 17 octobre 2026.
Ces commerçants, issus de grandes villes impactées par le mouvement (Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux), font d'abord ressortir une impression d'abandon et de solitude. Ils ne comprennent pas le manque d'anticipation de la part de l'Etat, alors que leurs propres boucles Whatsapp, qu'ils animent depuis le mouvement des gilets jaunes, laissaient rapidement présager d'une forte mobilisation, avec des signaux inquiétants sur ce qu'il pouvait se passer. "Avant le 17 octobre, on ressentait déjà les effets de la mobilisation des jeunes, même s'il n'y avait pas eu de dégradations d'ampleur, a expliqué Guillaume Coiffe, de l'association des commerçants du haut de la rue Sainte-Catherine à Bordeaux. La veille, il y avait aussi des appels sur les réseaux sociaux, et pourtant le 17 octobre, quand plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées place de la Victoire, avec des tensions dans les propos et les comportements, je n'ai pas aperçu de forces de l'ordre. Nous avons eu le sentiment de rester seuls pendant des heures."
"En moins de 24h notre vie a basculé"
Même impression pour Johanna Benedetti, de My Presqu'île, association du management du centre-ville de Lyon. "La journée du 17 octobre restera gravée dans nos mémoires, avec un déchainement de violences, des images surréalistes", a-t-elle déclaré, parlant clairement d'impréparation et de défaillance de l'Etat. "Nous avons été livrés aux pilleurs et aux casseurs sans aucun rempart, sans aucun recours. En moins de 24h notre vie a basculé ; nous avons assisté impuissant au saccage de nos commerces."
Le décalage entre leurs propres informations et l'absence de réaction des autorités leur semble incompréhensible. "Nous étions tous un peu surpris entre ce que nous percevions et voyions du danger et l'absence de messages de la part de la préfecture de police ; je suis allé chercher l'information moi-même auprès de la chambre de commerce. Deux jours avant, je ne disposais d'aucun élément fiable de la part de la préfecture", a indiqué Denis Geffrault, de l'association des commerçants de la rue du Château d’Eau, près de République, à Paris, tandis qu'Adrien Delattre de l'association des commerçants de la rue Montorgueil s'interroge : "Si un commerçant est capable d'anticiper et de se préparer, pourquoi le gouvernement a failli de manière aussi spectaculaire ?"
Des dégâts colossaux
Des estimations des coûts des dégâts ont pu être données en réponse aux députés. Pour les commerces de Lyon, le "coût est colossal", estime Johanna Benedetti. Il est estimé à hauteur de 50 millions d'euros si le retour à la normale intervient en décembre. Et quoi qu'il en soit, "ni les aides ni les mesures de l'Etat et des collectivités ne répareront notre préjudice. Le sentiment d'injustice, de colère reste immense", a-t-elle affirmé, ajoutant qu'"on parle de milliers d'emplois en danger".
A Bordeaux, 80 commerces ont été touchés, avec des dégâts estimés entre 8 à 10 millions d'euros. "Des commerçants et des salariés ont été profondément éprouvés, les commerçants rapportent des baisses de 70% de chiffre d'affaires, même s'il faudra documenter cela par rapport à la conjoncture générale", a affirmé Guillaume Coiffe. A Lyon, quelque 200 commerces ont été impactés, avec des conséquences sur l'ensemble du tissu économique local du fait des couvre-feux mis en place à partir de 21h.
"On est rarement volé de tout notre stock"
La question de la prise en charge par les assurances reste un sujet délicat. "Il y a très peu de commerçants qui sont assurés pour la perte d'exploitation, tout simplement parce que c'est très cher", a expliqué Johanna Benedetti. Et les garanties ne fonctionnent que peu sur ces cas d'émeutes. "Mon fonds de commerce est assuré à hauteur de 800.000 euros s'il brûle, mais à hauteur de 90.000 euros seulement en cas de vol", a-t-elle poursuivi. "On n'a jamais pensé prendre l'entièreté de la valeur du stock sur une assurance vol", a abondé Denis Geffrault. Or pour nombre d'entre eux, c'est l'intégralité des stocks, remplis en prévision de Noël, qui ont été pillés.
Autre problème relevé par les commerçants : aucune assurance n'accepte d'avenants aux contrats actuels. Et nul ne se sent à l'abri de futurs pillages. "Chaque événement de ce type vient impacter défavorablement les conditions d'assurances, comme un mauvais conducteur malussé, a insisté Nicolas Papazian, de la Fédération Marseille commerces Hauts de Rome, on a des assurances qui deviennent frileuses sur certains secteurs d'activités, nous accusons parfois des refus." Certains commerçants ne peuvent tout simplement plus déposer de sinistres, car ils en ont trop eus. "Il faut identifier ceux qui sont dans le trou de la raquette", a proposé Johanna Benedetti.
"Quelque chose s'est brisé"
Concernant les appels du ministre de l'Intérieur à plus de sécurité privée, les commerçants ont été fortement choqués. Le courrier du préfet de police de Paris qui leur a été transmis le 22 octobre, les incitant à renforcer leur propre sécurité en vue des manifestations du 24 octobre a eu ainsi un double effet. "Premier effet : un vent de panique, sûrement voulu car nous étions alors plus enclins à nous protéger ou à fermer, deuxième effet : une espèce de défiance, ce lien de confiance avec les forces de police et l'Etat se défait", a affirmé Denis Geffrault. Selon lui "quelque chose s'est brisé".
D'autres ont même cru à un canular, le salon de la sécurité privée ayant eu lieu quelques jours après. "Cette solution de la sécurité privée est problématique, c'est une solution pour 1 à 2% des commerces, ceux du luxe ou les enseignes très organisées de l'alimentaire notamment, mais pour 98% des autres, c'est totalement inenvisageable, nous ne pourrons pas assumer financièrement, a insisté Denis Geffrault. Comment pour 60.000 commerces dans Paris, trouver 60.000 vigiles ?" La tentation de s'armer pour se préparer à d'éventuels nouveaux assauts est bien là, même si elle reste à ce stade minoritaire.
Les commerçants estiment le soutien psychologique indispensable. A Paris, "le suivi psychologique mis en place par la ville et la CCI est nécessaire, a assuré Nicolas Papazian, évoquant une centaine de demandes de suivi. Même phénomène à Lyon. "La CCI a mis en place une cellule de crise, avec un numéro de téléphone unique et une cellule psychologique qui a reçu énormément d'appels, a expliqué Johanna Benedetti, nous avons constaté sur le terrain un trou dans la raquette du côté des salariés, car les informations étaient surtout envoyées à l'employeur, on a eu une hausse des arrêts maladie, ou en tout cas des équipes fortement diminuées, le traumatisme est encore très fort, la cellule doit aussi se mettre en place pour les salariés des territoires."
Voir revenir les clients
Enfin, sur les possibilités d'ouverture le dimanche, qui devraient être rendues possible (une instruction doit être envoyée aux préfets), les commerçants sont partagés. Si certains souhaitent une autorisation d'ouverture généralisée le dimanche, d'autres estiment que c'est une maigre consolation. "Ce sont des frais supplémentaires et la fréquentation ne correspond pas", a expliqué Johanna Benedetti.
A l'avenir, les commerçants exigent des informations claires et utilisables avant et pendant les manifestations, un soutien financier rapide et adapté, avec un guichet unique pour éviter d'avoir à transmettre plusieurs fois les informations, des expertises d'assurances rapides, et des réponses claires sur les garanties. Mais ils ont surtout besoin de voir revenir les clients dans leurs boutiques.
Depuis le 17 octobre, les ventes de vêtements en centre-ville ont chuté, selon l'Alliance du CommerceL'activité des magasins d'habillement implantés en centre-ville a chuté à cause des dégradations qui ont eu lieu en marge des manifestations depuis le 17 octobre, selon une étude de l'Alliance du Commerce publiée ce 5 novembre. Après une rentrée et un mois de septembre précédemment considérés comme "catastrophiques", le début du mois d'octobre avait connu un "rebond des ventes d'habillement", notamment du fait du retour du froid, écrit l'organisation professionnelle qui réunit les grandes enseignes de l'habillement et grands magasins. "Mais cette dynamique a été brutalement interrompue à partir du samedi 17 octobre", regrette l'Alliance du Commerce dans un communiqué. Le chiffre d'affaires dans les centres-villes a plongé de 8% depuis le 17 octobre, selon cette étude de Retail Int basée sur les remontées de 70 enseignes d'habillement représentant plus de 10.000 magasins. Des disparités sont à relever entre les différentes métropoles : -54% de chiffre d'affaires pour les magasins marseillais, -34% à Bordeaux ou encore -29% à Lyon. A Paris, le recul du chiffre d'affaires est de 1,1% avec des différences selon les quartiers : -41% dans le quartier Opéra, -36% à République et -29% à Bastille. Sur l'ensemble de la France, la fréquentation des enseignes a chuté de 13% en octobre. Ces chiffres "illustrent la vulnérabilité particulière des commerces de centre-ville face aux perturbations de l'activité et à la dégradation du climat de confiance", selon l'Alliance du Commerce. En effet, l'activité se porte bien dans les zones d'activité commerciale, souvent situées en périphérie des villes qui enregistrent une "progression de 6,1%". "Sur l'ensemble du mois d'octobre, les enseignes d'habillement du panel Retail Int. pour l'Alliance du Commerce enregistrent un recul de leur chiffre d'affaires en magasin de 0,4% par rapport à octobre 2025", relève l'étude. Selon le dernier bilan communiqué par CCI France, 2.488 commerces ont été dégradés le 17 octobre, 50 le 24 octobre et 27 le 31 octobre. Parmi eux, 1.161 ont été pillés, saccagés voire incendiés. |