Adaptation au changement climatique : I4CE invite les collectivités à prendre leur part sans se réfugier derrière l'État
Alors que face à la canicule s'instruit le procès de l'exécutif, l'institut I4CE pointe également du doigt la responsabilité des collectivités qui, bien que disposant de "beaucoup de leviers d'action pour permettre l'adaptation au changement climatique", auraient par trop tendance à se réfugier derrière le manque de moyens accordés par l'État pour justifier leur inaction. Le think tank I4CE appelle derechef les élus locaux, à l'aube de leur nouveau mandat, à adopter sans tarder le "réflexe adaptation". Il plaide par ailleurs pour l'organisation d'un comité interministériel de l'adaptation avant le débat parlementaire pour "ne pas laisser le soufflé retomber".
© Sebastien ORTOLA/REA
La canicule a non seulement chauffé les corps, mais aussi les esprits, singulièrement au Parlement. Au Palais Bourbon, qui a vu le Premier ministre sortir de ses gonds après que la députée Cyrielle Chatelain (Isère, Écologiste et social) a mis en cause le 30 juin sa responsabilité dans la recrudescence de décès due au phénomène et s'apprête à demander une commission d'enquête parlementaire sur la gestion de la canicule. Mais aussi, de manière à peine plus feutrée, au palais du Luxembourg ce 1er juillet : "Gouverner, ce n'est pas compter les morts mais empêcher qu'ils meurent", y a lancé Guillaume Gontard (Isère, Écologiste – solidarité et territoires) à Sébastien Lecornu. Lequel a par deux fois vertement rejeté l'accusation. "Vous ne pouvez pas dire que rien n'a été fait ces dernières années", s'est défendu le Premier ministre.
Un bilan de l'exécutif "pas négligeable"…
Un sentiment partagé par l'institut I4CE, lors d'une conférence de presse organisée au même moment ou presque, le 30 juin. "On a beaucoup lu ou entendu qu'on n'était pas prêts, et force est de constater que c'est en partie vrai. Mais il nous semble quand même extrêmement important de rappeler qu'on dispose aujourd'hui – et ce n'était pas tout à fait le cas il y a quelques années – de tout ce qu'il faut sur le plan technique, administratif, scientifique… pour l'adaptation. On a maintenant une trajectoire de réchauffement de référence, on a un plan national d'adaptation, qui a pu être en partie dénigré, mais qui en fait donne tous les outils, balise toutes les premières étapes et a permis de mobiliser beaucoup de gens. Finalement, on a un bilan qui n''est pas négligeable", observe ainsi Vivian Dépoues, responsable de l'axe Adaptation au sein de l'Institut.
… mais une action insuffisante et erratique
L'expert ajoute toutefois deux bémols. D'une part, "le portage s'est quand même un peu étiolé en même temps que la question budgétaire prenait le pas", observe-t-il. D'autre part, "qui dit plan ne dit pas forcément action. Et l'État est plutôt pris en défaut sur la mise en œuvre, plus que sur la planification". En la matière, il déplore en outre que l'État soit surtout intervenu "en réaction plutôt qu'en anticipation", dédiant des moyens au gré des crises, les retirant après, dans "une forme de stop and go préjudiciable", à la fois coûteuse – les solutions de l'urgence ne sont pas les plus abordables –, parfois inappropriée à long terme et "préjudiciable en termes de visibilité pour les acteurs qui doivent prendre des décisions". "L’adaptation au changement climatique ne peut pas se résumer à une succession de mesures après chaque crise", déclarait d'ailleurs Sébastien Lecornu sur X, le 25 juin dernier. "Ça marchait tant que l'on pouvait dire 'c'est exceptionnel, on ne pouvait pas prévoir'. Aujourd'hui, ça ne tient plus", observe Benoît Leguet, directeur général d'I4CE.
Les collectivités sur le banc des accusés
Pour autant, l'institut invite à ne pas se focaliser sur l'État, qui "n'est pas seul responsable en matière d'adaptation. Ce défaut de passage à l'action s'observe aussi chez un certain nombre de collectivités locales", indique Vivian Dépoues. Non sans rejoindre ainsi le Premier ministre qui, évoquant la demande de commission d'enquête sollicitée par le groupe Écologiste, forme le vœu que cette dernière "permette aussi de regarder l'action dans les mairies, y compris les grandes villes dans lesquelles vous présidez à leurs destinées, parfois depuis 2014, et dans lesquelles on ne peut pas dire que le bilan soit à ce point édifiant qu'il serve de modèle".
Vivian Dépoues en veut pour preuve que "si des outils comme le fonds vert, dont il ne faut pas exagérer l'importance, ont pu être aussi facilement réduits, c'est parce qu'ils ne rencontrent pas une demande immense des collectivités pour financer des actions d'adaptation". Et si l'expert concède que la réduction de l'enveloppe de ce fonds " n'est pas un excellent signal", il estime que les collectivités, dont "beaucoup se cachent un peu derrière le manque de moyens, notamment de l'État, ont d'autres moyens pour agir. C'est tout simplement une question de priorisation de leurs dépenses et de leurs recettes […]. L'adaptation n'a pas besoin d'être financé par des outils de financement spécifiques", argue-t-il. Et Benoît Leguet de rappeler à son tour "malicieusement que les élus locaux ont aussi beaucoup de leviers à leurs disposition".
Développer le "réflexe adaptation"
I4CE invite donc à nouveau les nouvelles équipes du bloc local à "intégrer complétement le sujet de l'adaptation dans leurs premiers budgets" et "à avoir une vision pluriannuelle" sur le sujet. "On ne peut plus avoir l'adaptation qui vient seulement en deuxième ou troisième temps. Il faut qu'elle soit systématique", exhorte Vivian Dépoues. Concrètement, "transformer l'espace public, rénover et équiper les bâtiments, développer des réseaux de froid, adapter les transports en commun"… sans oublier les "mesures organisationnelles" moins coûteuses, comme "organiser une réserve de sécurité civile, repenser les horaires des services publics en saison estivale, prévoir des astreintes, etc." Et de relever que si "on ne s'adaptera pas à coût zéro, beaucoup de choses peuvent être faites à moindre coût", notamment à condition "d'y penser suffisamment tôt".
Même si "on ne va pas pouvoir s'adapter à tout", concède Benoît Leguet, invitant plus que jamais les élus à "prioriser leurs investissements". Et plus encore à se garder du mal-investissement. En l'espèce, Vivian Dépoues observe "beaucoup d'exemples de rénovations pensées pour l'hiver qui ne sont toujours pas adaptées à l'été, simplement parce que l'on ne s'est pas posé la question". Et ce, "alors que ça ne change pas fondamentalement la structure des rénovations et que cela ne change donc qu'un petit peu le coût : entre 5 à 10%", estime-t-il. "Là où on investit, il faut être sûr que c'est adapté", insiste l'expert.
L'État ne doit pas être en reste
Pour aider les collectivités dans la démarche, I4CE préconise à nouveau la création d'un "vrai service public de l'adaptation". Vivian Dépoues estime en effet que le manque de sollicitation du fonds vert tient "principalement au fait que ce n'est pas évident de monter des projets". Outre l'apport de cette expertise, il invite l'État à donner de la visibilité et de la continuité aux dotations aux collectivités, préconisant la conclusion d'un "contrat de confiance" entre les deux acteurs. Un dispositif déjà maintes fois mis en œuvre, avec le succès que l'on connait.
L'État est par ailleurs singulièrement invité à passer sans tarder à l'action, singulièrement en "généralisant le réflexe adaptation dès cet été dans le secteur du bâtiment". Vivian Dépoues prône notamment une "révision de la réglementation thermique, la RE2020" et la pleine intégration du confort d'été dans MaPrimeRénov' et dans la mesure "rénovation des bâtiments publics" du fonds vert, demande déjà formulée précédemment. Il préconise encore de faire de l'adaptation un objectif central du futur programme de renouvellement urbain et plus généralement de retirer les obstacles qui entravent l'adaptation, prenant exemple de l'interdiction de la pose de volets par les architectes des bâtiments de France : "Mieux vaut des villes habitables que des villes musées dans lesquelles les gens étouffent", plaide-t-il. Et s'il insiste sur les actions de long cours, il juge dans le même temps "incontournable" de renforcer les capacités d'intervention rapide en cas de crise – "pas les plus grosses dépenses" – à l'heure où ces crises sont appelées à se multiplier.
Ne pas laisser le soufflé retomber
Enfin, redoutant que "le soufflé ne retombe sorti du four", Benoît Leguet suggère l'organisation d'un comité interministériel de l'adaptation en septembre, afin de "tirer les leçons de l'été" et plus encore d'"acter les crédits à ouvrir dans le projet de loi de finances pour 2027 afin de s'assurer que le sujet ne passe pas complètement à la trappe lors du débat budgétaire". Lequel devrait se tenir, à n'en point douter, dans une ambiance particulièrement ardente, canicule ou pas.