Bon gré, mal gré, l'IA trace sa route dans les collectivités

Boostée par la démocratisation des grands modèles de langage, l'IA investit l'ensemble des compétences des collectivités même si les usages restent encore beaucoup sous les radars. Le besoin de pilotage est cependant de plus en plus nécessaire alors que l'IA commence à impacter les organisations et à générer des coûts. Catalyseur de nombreux sujets numériques, l'IA sera au cœur de la feuille de route des Interconnectés pour le nouveau mandat.

On savait déjà que l'IA était partout. Mais le tableau dressé par Civiteo au Forum des interconnectés qui s'est tenu les 1er et 2 juin 2026 dans une séquence IA montre l'ampleur du phénomène. Le cabinet – à partir de ses seules données client – recense plus de 200 cas d'usage qui irriguent tous les métiers, toutes les compétences des collectivités. L'IA débarque ainsi dans les départements et investit des domaines comme la voirie ou le secteur social. Si les IA prédictive ou discriminante (pour trier des données) prospèrent dans les directions métier, l'IA générative devient omniprésente : communication, juridique, administration générale… Et les chatbots spécialisés se multiplient, même si la question de l'ouverture de l'IA aux citoyens – Toulouse métropole veut les réserver aux agents – fait toujours débat.

Des usages non encadrés mal évalués

Ces cas d'usage sont loin d'être exhaustifs. Pour cause : une grande partie relève du shadow AI. Selon l'enquête du SNDGCT, ce taux est de l'ordre de 60%, sans que l'on sache ce qu'il recouvre (voir notre article du 4 décembre 2025). Philippe Sanmartin, en charge du numérique au syndicat, préfère cependant parler d'"usages non encadrés", le terme de shadow IA lui paraissant connoté trop négativement alors que beaucoup d'agents l'utilisent pour être plus efficaces dans leurs missions. Et la réalité est qu'il faut "faire avec" car interdire ne sert à rien. Judith Descombes, en charge de la transformation numérique à Villeurbanne, peut en témoigner. La ville a fait du suivi du taux d'usage de ChatGPT un indicateur du succès des outils mis à disposition par la collectivité : s'il baisse, c'est un succès !

Implication indispensable des DGS

Une des clés de la réussite des projets réside dans la gouvernance. À Toulouse, la collectivité a adopté deux délibérations-cadres sur "l'utilisation et mise en œuvre éthique et souveraine de la donnée à l'intelligence artificielle". Un comité de la donnée et de l'IA associant une dizaine de personnes (élu, DG, agents…) a aussi été créé pour évaluer les projets à l'aide d'un radar IA mutualisé avec d'autres collectivités. Une architecture et un timing totalement inadaptés pour les petites collectivités, estime Philippe Sanmartin qui fait du DGS, et non du DSI, un point central, alors que "50% des collectivités naviguent à vue sur ce sujet". "Il y a deux ans, les DGS me regardaient de travers, plus maintenant", assure-t-il. Il faut dire que l'enjeu organisationnel devient tangible et le dialogue social indispensable à l'heure où certains métiers, comme la communication ou les services juridiques, sont fortement impactés. Le représentant du SNDGCT incite aussi les collectivités à ne pas jouer la montre. Dans la collectivité de 8.500 habitants qu'il dirige, il a fixé une "règle de 30 jours" pour donner une réponse aux propositions de solutions remontées par les services, "parce que sinon il y a le risque que ces derniers prennent la tangente.

Mutualiser autant que faire se peut

Autre évidence : les petites collectivités sont invitées à ne pas agir seules. Les OPSN — là où ils existent — commencent à porter des initiatives communes, à l'image du Sictiam en Paca, de l'Arnia en Bourgogne-Franche-Comté (voir notre article du 23 avril 2026) ou de Mégalis en Bretagne. Le GIP Recia en Centre-Val de Loire a ainsi récemment lancé un programme de formation à destination de l'ensemble des communes. La métropole du Grand Paris accompagne pour sa part des projets communaux ayant vocation à être déployés largement sur son territoire. Une quinzaine de collectivités travaillent aussi à la mise en commun de leurs données pour entraîner des modèles d'IA partagés, dans le cadre du programme "IA et résilience des territoires". Les Interconnectés animent de leur côté une bibliothèque de cas d'usage et de retours d'expérience. Et pour sécuriser les marchés, ils viennent de publier un "clausier data et IA", une boîte à outils contractuelle accessible à toutes les tailles de collectivités.

Réversibilité et agentification

Avec la fin de la phase de test et l'entrée en production, de nouveaux sujets émergent. À Marseille, on s'interroge sur la réversibilité dans tous les sens du terme. "Il y a bien sûr la question de changer de logiciel et de récupérer ses données en fin de contrat, problème connu mais que l'IA rend plus aigu. Mais il faut aussi s'assurer de la capacité à fonctionner sans IA si le système tombe ou est retiré", explique Bruno Pain, responsable du service territoire intelligent à Marseille. La souveraineté monte aussi en flèche et les Interconnectés en ont fait une priorité pour la nouvelle mandature (lire encadré). Autre sujet : l'IA agentique, celle qui laisse envisager des automatisations partielles ou intégrales de processus, sujet qui reste cependant encore balbutiant. Bruno Pain souligne qu'à ce stade, les "agents d'IA soulèvent surtout des enjeux de cybersécurité et de protection des données".

Un coût de plus en plus visible

Enfin, la question du coût de l'IA commence à se faire sentir. Plusieurs collectivités ont commencé à basculer sur des abonnements IAG à la "consommation de tokens" et il s'avère que "l'open bar" peut coûter cher, comme en témoignent plusieurs affaires relayées par la presse. Autre source d'inquiétude : les fonctions IA mises à disposition en test dans une multitude de logiciels qui basculent progressivement en payant. 
Quant au retour sur investissement, il n'a rien d'évident en dehors de cas très précis tels que la détection de fuites d'eau ou l'optimisation énergétique… À l'agglomération de Paris-Saclay, très engagée sur l'IA, on estime que pour le moment l'IA coûte plus qu'elle ne rapporte. Quant à l'idée de supprimer des postes avec l'arrivée de l'IA générative dans certains services, le sujet commence à être évoqué mais reste largement tabou. 

› Un manifeste sur l'indépendance numérique

Indépendance numérique, rien de moins, était le thème central du Forum des Interconnectés organisé à Station F (Paris) les 1ᵉʳ et 2 juin 2026. Son président Francky Trichet a remis à Anne Le Hénanff, ministre déléguée au numérique, un manifeste "pour une trajectoire d'indépendance numérique responsable" alors que l'IA accentue ces deux enjeux. L'élu rennais a reconnu que le combat était "asymétrique" tout en affirmant "qu'il faut qu'on arrive à se battre". Les élus ont salué la position récente du CIANum sur la construction de communs numériques via une alliance public-privé (notre article du 29 mai 2026). 
L'IA fait aussi rebondir des sujets qui étaient déjà au cœur du précédent mandat municipal : inclusion numérique et cybersécurité. Jacques Obertti, député et ancien président des Interconnectés, a déploré de son côté un "détricotage" des avancées législatives obtenues de haute lutte, comme la loi REEN (2022) ou la loi République numérique (2016). La quasi-disparition des crédits affectés aux CNFS, l'exclusion des méga-centres de données des prérogatives locales d'aménagement ou encore les reports successifs du projet de loi NIS2 ont été dénoncés. Aux dernières nouvelles, l'examen de ce dernier n'aura pas lieu avant septembre 2026 selon son rapporteur à l'Assemblée nationale Philippe Latombe. Les Interconnectés promettent de porter la parole des territoires sur ces sujets et annoncent de nouveaux chantiers, notamment autour des addictions numériques. Et l'idée d'une V2 de la loi République numérique, centrée sur la dimension sociétale du numérique, a été évoquée en présence d'Axelle Lemaire.

 

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