Comment les régions investissent l'industrie de défense
Dans un contexte international des plus tendus, l'État comme les régions s'organisent pour soutenir le secteur de la défense. Si l’État privilégie les grands groupes, les régions cherchent à répondre aux besoins de financement des PME, des ETI et des start-up, à l’instar du fonds d'investissement de la région Normandie - Normandie Défense -, lancé fin mars 2026.
© Ville de Cherbourg-en-Cotentin/ Sébastien Martin à Cherbourg
À l'occasion du vote à l’Assemblée du projet de loi de programmation militaire (lire encadré ci-dessous), le ministre chargé de l'industrie, Sébastien Martin, s'est rendu à Cherbourg, le 19 mai, pour visiter plusieurs sites de production, dont Naval Group, producteur de sous-marins, et pour échanger avec les acteurs locaux : chambre de commerce, grands groupes, entreprises sous-traitantes... Avec 36 milliards d'euros supplémentaires sur la période 2026-2030, portant le total de l'enveloppe à 449 milliards d'euros, l'État souhaite se montrer au rendez-vous des enjeux. "Jamais depuis des décennies la Nation n'avait engagé un tel effort de défense", a affirmé Sébastien Martin. "Nous devons transformer cet effort financier en capacités de production concrètes, visibles et durables sur notre territoire, a-t-il ajouté.
En matière de commandes, en 2025, 38 milliards d'euros ont été passés par la délégation générale de l'armement (DGA). En 2026, l'État prévoit une somme de 42 milliards d'euros. Côté financement, des améliorations ont été identifiées, après la mobilisation depuis mars 2025 des investisseurs privés et des réseaux bancaires : en 2025, 46,6 milliards d'euros ont été accordés aux entreprises françaises de défense, soit une augmentation de 26% en un an. De quoi aiguiser des appétits. Encore faut-il que les commandes puissent "ruisseler jusqu'aux PME et aux sous-traitants stratégiques", comme l'a souligné le ministre. Selon Bpifrance, la Base industrielle et technologique de défense (BITD) est composée de 9 grands groupes d’envergure européenne et mondiale (Thales, Safran, Airbus ou Dassault Aviation), "autour desquels s’organise un vaste réseau de 4.500 start-up, PME et ETI qui conçoivent, produisent et maintiennent les équipements des forces armées sur l’ensemble du territoire". Ensemble, ces entreprises "majoritairement duales" (opérant à la fois dans les secteurs civils et militaires) représentent quelque 220.000 emplois directs et indirects.
Normandie Défense, le premier fonds régional à être opérationnel
En douze mois, trente véhicules d'investissement dédiés à la défense ont été créés, dont le fonds de capital-investissement Bpifrance Défense, un produit d’épargne pour les particuliers lancé en mars 2025, qui peine toutefois à collecter de l'argent (70 millions d'euros depuis octobre 2025, sur un objectif de 450 millions). Un club d'investisseurs de la défense a été lancé par la DGA et plus de 60 fonds d'investissement l'ont rejoint. "On voit bien qu'il y a une dynamique qui est présente, qui est créée, qui ne fait que monter depuis ces douze derniers mois, estime-t-on à Bercy. Pour autant, on sait que cela ne répond pas exactement aux besoins de la chaîne de sous-traitance des PME et des ETI, puisque les tickets d'entrée sont souvent élevés, là où les besoins de financement des PME sont relativement plus modérés."
C'est justement sur ce segment qu'interviennent les fonds régionaux, dont le fonds d'investissement Normandie Défense que le ministre a salué durant sa venue à Cherbourg. "Je crois profondément que la montée en puissance de notre industrie de défense suppose des outils nationaux puissants, mais aussi des dispositifs territoriaux capables d'agir vite et au plus près du terrain", a souligné Sébastien Martin. Normandie Défense est le premier fonds régional de défense à être opérationnel, selon la DGA. Lancé fin mars 2026 à l'initiative d'Hervé Morin, président de la région Normandie (et ex-ministre de la Défense de 2007 à 2010), avec de nombreux partenaires régionaux, il est doté de 5 millions d'euros. Il est destiné à soutenir la montée en puissance industrielle des PME normandes intervenant dans le secteur (elles doivent réaliser a minima 10% de leur chiffre d'affaires dans la défense). Le fonds cible notamment les sous-traitants de rang 2 et 3 en les aidant à franchir leur première étape de développement avec un ticket d'entrée de 150.000 euros. Il interviendra en actions ou en obligations, exclusivement en position minoritaire, et en privilégiant les opérations réalisées en co-investissement avec des partenaires financiers.
Un fonds interrégional dans les tuyaux
"L'objectif est de préserver la gouvernance entrepreneuriale tout en facilitant la mobilisation des financements complémentaires", détaille la région, dans un communiqué du 26 mars. Le potentiel de soutien est important pour cette région qui compte plus de 100 entreprises actives dans la défense et plus de 12.000 emplois concernés. "Entre 2,5% et 5% des sites liés à la défense en France sont implantés en Normandie, confirmant le poids stratégique de la région au sein de la filière", insiste le communiqué.
Ces derniers mois, répondant à l'appel du gouvernement, de nombreuses régions ont pris des initiatives en ce sens. L'Occitanie, qui concentre environ 15% des effectifs de la défense sur son territoire, a annoncé l’an dernier la création d’un fonds "Défense et Industrie du futur", doté de 100 millions d'euros d’ici à 2030 dans le cadre d'un plan "souveraineté et industrie de défense". Il permettra de soutenir les entreprises à potentiel dual. Un nouveau fonds d'investissement destiné aux industries de la défense et de la sécurité est aussi envisagé en Auvergne-Rhône-Alpes, doté de 100 millions d'euros lui aussi. À noter également que, dans la région, France Travail, le campus des métiers et des qualifications Industrie souveraine et le cluster Eden ont signé une feuille de route, le 6 mai, pour répondre aux besoins de formation du secteur.
Fin 2025, l’Île-de-France s’est elle aussi engagée, avec l’État, à apporter 100 millions d’euros aux PME sur trois ans. Dans la foulée, un "accélérateur Défense" a été lancé en janvier pour identifier les PME stratégiques et les accompagner.
De son côté, la région Provence-Alpes-Côte d'Azur a mis en place dès décembre 2025 l'opération d'intérêt régional (OIR) "Défense et sécurité" en partenariat avec le ministère des Armées pour structurer l'écosystème régional et soutenir l'industrie, l'innovation et l'attractivité du territoire. Plus de 50 actions ont déjà été identifiées. Elle entend mobiliser 300 millions d’euros sur trois ans.
Enfin, lors de ses vœux à la presse le 9 janvier 2026, Alain Rousset, président de la région Nouvelle-Aquitaine, a fait part de la préparation d'un fonds pour accompagner les entreprises de la chaîne de valeur de l'industrie de la défense. Les régions Bretagne et Occitanie pourraient y participer. Le dossier est en cours de structuration notamment sur le volet juridique. Une délibération sur le sujet pourrait être votée en juillet ou septembre.
› Le projet de loi actualisant la programmation militaire au SénatAdopté le 19 mai en séance par l'Assemblée, le projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 a été examiné par la commission des affaires étrangères du Sénat le 27 mai. Plusieurs de ses dispositions intéressent les collectivités. Ainsi du nouveau régime spécial proposé en cas d'"état d'alerte de sécurité nationale", en ce qu'il permet notamment de déroger à certaines obligations urbanistiques et environnementales (les maires, présidents d'EPCI, de conseils départementaux et régionaux concernés devant être informés "sans délai" des mesures concernant leur territoire, sous réserve du secret défense). Plus largement, le texte permet aux projets de défense de bénéficier de l'autorisation environnementale unique ou encore aux projets industriels de défense répondant à une raison impérative d’intérêt public majeur de défense nationale de bénéficier de dérogations au principe de protection des espèces et des habitats. Le texte dispose également la désignation par le maire d'un "correspondant défense" parmi les membres du conseil municipal. Il consacre encore la création du nouveau service national et la transformation de la Journée défense et citoyenneté en Journée de mobilisation, tous deux annoncés par le président de la République en novembre. Il prévoit par ailleurs la reprise par l’État de la gestion de la réserve sanitaire – dont le cadre législatif est rénové – et des moyens composant les stocks sanitaires, jusqu'ici confiée à l'agence Santé publique France. |