Le paysage comme levier économique de la Vallée de la Bruche (67)

En transformant ses contraintes géographiques et son déclin industriel en un atout de développement, la Vallée de la Bruche a ouvert un chemin de résilience. Au cœur de cette transformation, une politique paysagère audacieuse, au service de la vitalité économique et sociale.

Redonner de la lumière à une vallée qui s’éteignait peu à peu : telle a été l’ambition de la communauté de communes de la Vallée de la Bruche. Couronnée Capitale française de la biodiversité en 2022, elle récolte aujourd’hui les fruits d’un travail engagé dès les années 1980, avec les premières associations foncières pastorales (AFP). À l’époque, le territoire porte encore les stigmates du déclin textile : exode rural, abandon des terres agricoles, fermeture progressive des paysages et extension des plantations d’épicéas. Là où la montagne vosgienne offrait autrefois un paysage ouvert et entretenu, les friches gagnaient du terrain. Pour inverser cette dynamique, les élus ont choisi de faire du paysage un levier majeur de développement local, avec un objectif simple mais ambitieux : redonner de la lumière à la vallée.

Un plan de paysage

Cette démarche repose sur un outil central : le Plan de paysage intercommunal (PPI), initié dès 1991. La collectivité s’est appuyée sur plusieurs associations foncières pastorales, qui regroupent des propriétaires privés, pour valoriser et gérer ensemble des terres abandonnées. La collectivité a recruté un ingénieur agronome pour coordonner et animer ces AFP. Ce système permet de rouvrir les espaces, c’est-à-dire remplacer la forêt par des prairies, et de réintroduire une activité agricole et pastorale durable. « L'AFP a permis de remettre en état des terres qui étaient soit à l'abandon, soit couvertes de forêts. Ce travail de défrichage et de remise en culture a été colossal pour transformer des boisements en prairies productives », se souvient Vincent Peterschmitt, président de l’AFP « La Haute Bruche » qui couvre environ 70 hectares. Le financement de ces actions est assuré par un montage partenarial large, incluant les 26 municipalités, l'État, la région Grand Est, la Collectivité européenne d’Alsace et l'Union européenne. Les bénéficiaires sont multiples : les agriculteurs, qui accèdent à du foncier, les propriétaires, qui voient leur patrimoine réhabilité, les habitants qui profitent d'un cadre de vie lumineux, et le secteur touristique, qui s'appuie sur la qualité des panoramas.

« Il faut s’occuper des hommes qui s’occupent des bêtes et qui nous font de belles et bonnes prairies », résume Jean-Bernard Pannekoecke, président de la communauté de communes et maire de La Broque. À la clé, les résultats sont tangibles, comme le doublement du nombre d’actifs agricoles en trente ans et une augmentation de 150 % de la surface agricole utile. « À travers ce titre de Capitale de la biodiversité, obtenu en 2022, c'est le paysage qui a été reconnu, pas seulement pour sa beauté mais aussi parce qu’il est fonctionnel et vivant, et parce qu'il est voulu et entretenu par les acteurs du territoire », ajoute Jean-Sébastien Laumond, responsable du Pôle environnement de la communauté de communes.

Le bien-être comme fer de lance

Au-delà de ce paysage lumineux, cette démarche s’accompagne d’une (re) création du lien social et du bien-être associé. La réussite dépend toutefois de conditions strictes, notamment le recrutement d'une ingénierie territoriale spécifique, avec un chargé de mission à temps plein pour assurer une présence opérationnelle constante sur le terrain. La Vallée de la Bruche séduit aussi les industriels. Une usine coréenne de ramens (soupes de nouilles), avec 80 emplois créés, s’est d’ailleurs implantée sur une friche locale tout récemment, favorisant le recyclage foncier pour préserver la biodiversité en évitant l'étalement urbain. « Ce qui a scotché l’investisseur, c’est le paysage », témoigne le président de la communauté de communes.

Certains points de vigilance demeurent cependant. « Si l'entretien annuel s'arrête, la nature reprend ses droits et les zones retournent en friche », prévient Vincent Peterschmitt. À cela s’ajoute la nécessité de contenir l'étalement urbain sur les espaces reconquis, en travaillant sur la densification des bourgs existants. 

Pour reproduire ce modèle, il est indispensable de « concilier vision stratégique globale et adhésion volontaire des propriétaires fonciers », note Jean-Bernard Pannekoecke. L’enjeu à venir ? C’est l'adaptation au changement climatique et la requalification des friches industrielles. L'exemple de la friche Steinheil, à Rothau, transformée en espace de biodiversité et de circulation douce, illustre cette volonté de ne plus consommer de terres agricoles, tout en valorisant le patrimoine. Pour Jean-Bernard Pannekoecke, le prix remporté en 2022 est « un nouveau challenge pour que demain la Vallée de la Bruche puisse répondre aux enjeux de maintien d’un tissu local face notamment au changement climatique ».

Les indicateurs de réussite

  • Actifs agricoles : leur nombre a doublé en 30 ans.
  • Surface agricole utile : une progression de 150 %, avec plus de 3 000 hectares
  • Maîtrise foncière : 1 300 hectares gérés par la collectivité (Foncier publique + AFP), soit environ 50 % de la surface agricole totale.
  • Gestion collective : 20 AFP regroupant plus de 1 900 propriétaires et 4 000 parcelles, pour une superficie d’environ 550 hectares
  • Emplois touristiques : 1 000 postes générés (500 directs et 500 indirects).
  • Production locale : exemple : 120 000 litres de jus de pomme pressés par an par l’association des arboriculteurs de la vallée de la Bruche

Et une reconversion industrielle

  • 6 millions d'euros ont été investis pour transformer 3 hectares de friche textile (opération de requalification de la friche industrielle Steinheil située à Rothau, menée entre 2006 et 2016)
  • Les co-financeurs de cette opération : communauté de communes de la Vallée de la Bruche (maître d'ouvrage), État, Région Grand Est, Collectivité européenne d'Alsace (anciennement le Département), Union Européenne
  • Cette stratégie d'investissement lourd a permis de libérer du foncier en plein bourg pour aménager des voiries, des pistes cyclables, et réserver des espaces pour de nouvelles activités économiques, tout en évitant la consommation de terres agricoles

Communauté de communes de la vallée de la Bruche

Nombre d'habitants :

20982

Nombre de communes :

26
114 Grand'rue
67 130 Schirmeck

Jean-Bernard Pannekoecke

Président

Jean-Sébastien Laumond

Responsable du pôle environnement et paysage

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