François de Mazières : "Une politique culturelle de qualité nécessite une visibilité à trois ou quatre ans"
À l'occasion des dix ans de France urbaine, François de Mazières, maire de Versailles, président de la communauté d'agglomération Versailles Grand Parc et secrétaire général de France urbaine, délégué à la culture, fait le point pour Localtis sur les enjeux de ce secteur et de son financement.
© Mathieu Geno/ François de Mazières
Localtis - Quelle peut être aujourd'hui la place de la culture dans des politiques publiques où le logement, la sécurité ou les transports monopolisent les débats et une grande partie des moyens financiers ?
François de Mazières - Je crois que les collectivités, en l'occurrence les grandes villes et les intercommunalités, ont un rôle d'autant plus important à jouer en matière culturelle qu'il s'est affirmé de façon très nette depuis la décentralisation. Aujourd'hui, les financements de la culture sont assurés en grande partie par les collectivités locales, à travers les théâtres, les scènes musicales, les bibliothèques, les dispositifs de formation artistique, la protection du patrimoine, les musées, etc. Cette large diversité d'action fait pleinement partie de la vie de nos communes et intercommunalités. Certes, nous traversons une période de difficultés budgétaires et une région et quelques départements ont diminué leurs subventions dans le domaine culturel de façon abrupte, ce qui a provoqué de vives réactions du secteur, mais ces cas restent l'exception et on constate que nos grandes communes et intercommunalités, conscientes de la nécessité de préserver ce secteur essentiel pour la vie de nos concitoyens, les ont maintenues.
Quels sont les enjeux prioritaires pour les collectivités que représente France urbaine en matière de culture ?
Le principe fixé par les lois de décentralisation en matière culturelle est la liberté d'intervention. Il n'y a pas de décentralisation au sens d'un transfert de compétences obligatoires avec les crédits attenants, sauf pour les archives départementales, attribuées aux départements. Ce principe de liberté a été très bénéfique à la culture dans les premières années de la décentralisation car une politique culturelle de qualité fait partie des atouts d'une collectivité et on a vu qu'elles avaient considérablement renforcé leurs actions dans tous les secteurs, aussi bien dans le domaine des arts vivants que dans la protection du patrimoine ou l'enseignement artistique, élément essentiel dans une politique culturelle. Dans une période de restriction budgétaire, le risque est en revanche que les collectivités, je ne pense pas seulement aux communes, se désengagent des domaines où le retour en termes d'image est le moins évident.
Avez-vous un exemple en tête ?
Typiquement, l'enseignement artistique est un domaine essentiel car structurant, mais coûteux et qui, parce que les demandes y sont importantes, génère plus d'insatisfactions que, par exemple, des "évènements" culturels. Dans ce domaine, définir des responsabilités claires serait donc utile. Une loi de 2004 proposait une avancée significative en confiant le financement de l'enseignement musical préprofessionnel aux régions, qui ont la compétence en matière d'enseignement professionnel, mais elle n'a pas été suivie d'effet, sauf en Normandie. Ailleurs, le flou demeure et la conséquence est que l'enseignement musical est aujourd'hui porté presque exclusivement par les communes et intercommunalités, comme les classes d'art dramatique et les écoles d'art. Cela pèse très lourd dans nos politiques culturelles et est souvent l'occasion de critiques car nos concitoyens sont exigeants, mais on ne peut pour autant faire abstraction de cette nécessité de penser à la transmission.
Existe-t-il d'autres domaines où la mobilisation de vos collectivités reste indispensable ?
Oui, si je mets l'accent sur ce domaine de la formation, trop souvent passé sous silence, je veux aussi évoquer l'importance des festivals. Là aussi, les problèmes se multiplient et l'effet ciseaux entre des coûts de production qui augmentent, un mécénat de plus en plus difficile à mobiliser et des baisses de subventions fragilise cette économie pourtant essentielle à la diffusion de la musique et du théâtre. Nos collectivités ont heureusement répondu présent, encore cet été, pour les soutenir au mieux, mais si elles étaient soumises à un trop fort prélèvement de la part de l'État dans le cadre des mesures de lutte contre les déficits, il est à craindre que certaines d'entre elles soient contraintes à diminuer leurs concours et que, par un effet domino, la baisse d'une collectivité entraînant celles des autres, des festivals soient mis en péril.
Pour éviter le flou que vous évoquez, êtes-vous favorable à la mise en place de chefs de file parmi les collectivités en matière de culture ?
Ce qui nous paraît essentiel, c'est qu'il y ait une mise à plat. La notion de chef de file peut être intéressante mais ça ne veut pas dire que le chef de file soit amené à financer l'essentiel, parce qu'on voit bien le risque. Les collectivités que sont les grandes communes et les intercommunalités sont au bout de la chaîne institutionnelle, et ce que l'on constate aujourd'hui, ce sont souvent des désengagements des niveaux supérieurs, que ce soit de la part de l'État, de certaines régions ou des départements, qui, compte tenu des difficultés qu'ils ont par ailleurs, n'ont quasiment plus de politique culturelle. La notion de chef de file est donc intéressante mais ne peut aboutir que dans le cadre d'une réflexion plus globale sur le financement : comment, dans une période de difficulté budgétaire généralisée, assure-t-on le maintien d'une politique culturelle de qualité et diversifiée ?
Dans le livre blanc de la décentralisation culturelle publié il y a quelques mois, France urbaine plaide pour des conseils métropolitains pour la culture et une gouvernance territoriale rénovée. De quoi s'agit-il ?
L'idée est d'avoir une plus grande cohérence entre les acteurs culturels. On revient à l'idée plus essentielle d'avoir de la visibilité sur les engagements financiers. C'est le problème qui se pose aujourd'hui à la culture. D'une année sur l'autre, on peut avoir des variations de subventions significatives de la part de l'État, des régions, des départements. Le pire, ce sont les fortes baisses en cours d'exercice que l'on a pu observer cette année pour vingt-huit grandes structures culturelles. Cela est totalement contradictoire avec une politique culturelle de qualité qui nécessite une visibilité à trois ou quatre ans. Nous souhaitons donc avoir les moyens de pouvoir planifier une programmation et des évolutions avec les organismes culturels de façon plus cohérente, même s'il faut des adaptations et des efforts compte tenu de ce qui se passe actuellement. Ça ne peut pas être une politique au coup par coup, des engagements pris ne peuvent pas être détricotés du jour au lendemain. Il faut des engagements contractuels de moyenne durée avec l'État, c'est un besoin que l'on ressent profondément aujourd'hui.
On vous rétorquera que le ministère de la Culture ne peut pas s'engager au-delà de la loi de finances votée chaque année...
C'est l'éternelle réponse qui nous est faite, mais il existe pourtant des moyens de s'en préserver : les lois de programmation et différentes formes d'engagements contractuels pluriannuels. La grande thématique du 1% culturel à une époque avait ça de bon qu'elle fixait un objectif financier pour l'État. Il n'est pas déraisonnable de dire que 1% du budget soit consacré à la culture. Cela donne tout de même une vision et une stabilité aux financements publics.
Depuis deux ans, les budgets culturels des collectivités baissent, pourtant le bloc local résiste mieux dans ce domaine que les départements et les régions. Comment l'expliquez-vous ?
Cette résistance vient du fait que la culture vécue par la population apparaît comme importante aux élus que nous sommes. Elle est en effet essentielle au lien social. Des études montrent que la diminution de la lecture entraîne chez certains jeunes une baisse très significative de leur vocabulaire et que cette difficulté à s'exprimer génère de la violence, le geste prenant la place de la verbalisation. Toute l'évolution de notre société va également vers plus de temps libre consacré aux réseaux sociaux, entraînant une réduction du champ social de l'individu et un risque d'instrumentalisation de sa pensée. La culture préserve la liberté de pensée de chacun et favorise la compréhension de l'autre. Heureusement, la France a une forte tradition culturelle. C'est un pays au patrimoine exceptionnel et les gens aiment le valoriser. On sait également la place qu'occupe la France dans la création. Les grandes communes et intercommunalités n'ont donc pas abandonné la partie même dans ce moment de difficultés, mais il ne faut pas que leurs partenaires institutionnels que sont l'État, les régions et les départements "profitent" du fait que ce ne soit pas une compétence obligatoire pour rogner sur ces dépenses dans un moment de crise.
Dans quelle mesure l'intercommunalité pèse-t-elle aujourd'hui sur les métropoles et plus largement sur les villes-centres en matière de culture ?
Les métropoles et villes-centres supportent des dépenses culturelles plus élevées car elles abritent les gros opérateurs, les théâtres, les scènes d'opéra, les musées importants, etc. C'est un fait aujourd'hui indiscutable.
France urbaine propose-t-elle des pistes pour un meilleur partage de ces charges ?
Bien entendu, mais il n'y a pas un modèle unique. D'abord parce que selon les métropoles ou intercommunalités, les domaines culturels mis en commun diffèrent. Au sein même de ces regroupements, chaque ville a son histoire culturelle, sa propre identité, qui doit être respectée. Tout doit donc se construire dans le dialogue entre élus, mais en respectant le principe d'un partage des charges, si ce n'est équitable, qui ne se fasse pas en tous cas au détriment de la ville-centre. L'intérêt d'une approche métropolitaine ou intercommunale d'une compétence culturelle est qu'elle permet d'avoir un bassin de spectateurs ou de praticiens suffisamment important pour concevoir des opérations d'envergure, mais elle n'est pas le moyen pour les petites villes de se décharger financièrement de leurs responsabilités.
Le projet de loi "Relance et décentralisation du logement" actuellement en discussion, propose de rendre l'avis des Architectes des bâtiments de France (ABF) consultatif, et non plus conforme, pour les constructions neuves dans certaines zones tendues. Qu'en pensez-vous ?
Peut-être qu'il y aura des nuances sur ce sujet parmi les élus que nous sommes, mais mon avis personnel est que la France a un très grand patrimoine qui mérite d'être protégé. Toutes les études le montrent : pour les villes, le patrimoine historique n'est pas seulement un élément essentiel d'identité, c'est un atout majeur d'attractivité touristique et économique. Mais, sans l'organisation progressive de sa protection par le législateur, qui a d'ailleurs servi de modèle à de nombreux autres pays, notre patrimoine, dont nous sommes si fiers, aurait été considérablement réduit. Or, la clef de voûte de ce dispositif de protection étant depuis l'origine de cette législation enviée l'avis des Architectes des bâtiments de France, rendre cet avis seulement consultatif ouvrirait la porte à d'évidentes dérives. Tous les élus n'ont pas montré dans les décennies passées, c'est le moins que l'on puisse en dire, une sensibilité à la question patrimoniale. Maintenons donc un dispositif qui a fait ses preuves, malgré certains excès parfois, tout en l'adaptant car on a bien conscience que le réchauffement climatique nécessite une approche parfois différente de certaines règles.
› Egalement dans cette édition, les interviews de Johanna Rolland, de Nathalie Appéré et de Jean-Luc Moudenc, interviews que vous pourrez ensuite retrouver dans un "Localtis Mag" édité à l'occasion des dix ans de France urbaine. |