Gestion de l'eau : pour les chambres d'agriculture, les Sdage en cours d'élaboration sont "hors sol"
Chambres d'agriculture de France a organisé, ce 22 avril, une conférence de presse pour dénoncer l'élaboration en cours des prochains schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux (Sdage), qui oscillerait entre ignorance et stigmatisation des agriculteurs, et mépriserait en outre les réalités technique, économique et même climatique. L'organisation exhorte les comités de bassin à changer de méthode et à desserrer le calendrier prévu pour les finaliser (en juin). Elle entend par ailleurs profiter de la loi d'urgence agricole pour renforcer la présence de la profession dans la gouvernance des comités de bassin.
© Chambres d'agriculture France/ Olivier Lebert, Sébastien Windsor et Arnaud Delestre
"Le cave se rebiffe", prévient-il. Le cinéphile président des chambres d'agriculture de France, Sébastien Windsor, organisait, ce 22 avril, une conférence de presse pour dénoncer, "la mort dans l'âme", l'élaboration en cours des prochains schémas directeurs d'aménagement et de gestion des eaux (Sdage), marquée selon lui par une "stigmatisation des agriculteurs" accusés de tous les maux : pollueurs, voleurs d'eau… "Le travail est conduit contre les agriculteurs", résume-t-il.
Des agriculteurs au mieux ignorés
Des agriculteurs qui seraient à tout le moins ignorés, faute "d'une réelle concertation". "Nos interventions sont peu prises en compte", déplore Laurent Degenne, secrétaire adjoint chargé du dossier eau. Sébastien Windsor renchérit : "Non seulement nos propositions ne sont pas prises en compte, mais elles sont même à peine mises au débat", du fait d'un "travail administratif [assuré par les agences de l'eau] qui fait le tri des propositions en amont". Olivier Lebert, secrétaire général, prend exemple du projet du Sdage Loire-Bretagne "présenté il y a trois semaines, dans lequel nos élus n'ont pas retrouvé leur travail". Conséquence, "près de 500 remarques ont été faites sur ce document, qui passe outre plus de 125 lignes rouges".
Un débat qui ferait d'ailleurs généralement défaut : "Le travail est conduit à marche forcée", les agences de l'eau et comités de bassin voulant à tout prix tenir le "calendrier très très contraint" qui prévoit une finalisation des textes en juin, déplorent de concert Laurent Degenne et Arnaud Delestre, premier vice-président chargé du dossier de l'eau. "On n'a pas le temps d'échanger, d'expliquer, de négocier", regrette Sébastien Windsor, ce qui expliquerait selon lui que les agriculteurs ne soient pour l'heure "pas très suivis par les collectivités".
"Beaucoup d'injonctions péremptoires", observe Sébastien Windsor, qui se traduiraient par des oukases, alors qu' "un Sdage doit fixer des orientations, pas des contraintes directes", souligne Laurent Degenne. Lequel dénonce encore "des documents longs et complexes, des centaines de pages difficilement appropriables par le terrain", augurant d'une "mise en application qui sera très difficile".
Une réalité technique qui le serait tout autant…
Elle le serait d'autant plus que ces futurs Sdage feraient en outre fi "des réalités techniques, des enjeux économiques et de la souveraineté alimentaire". Ou encore du "simple bon sens". "En Normandie, on nous explique qu'il faut produire des cultures à bas niveau d'intrants dans les zones de captage. Il y a une liste. Les trois principales espèces citées sont le tournesol, qui ne va pas pouvoir mûrir comme il faut, le chanvre et les lentilles […], pour lesquels il y a un problème de débouchés. Le papier ne refusant pas l'encre, on peut toujours l'inscrire dans le Sdage, mais dans la réalité…".
"On perd le bon sens et le sens de notre métier", ajoute Laurent Degenne, en prenant l'exemple "des intercultures imposées comme pièges à nitrates. Elles sont aujourd'hui tellement réglementées qu'on ne les choisit plus avec des notions agronomiques et écologiques – en fonction des cultures précédentes et suivantes, des sols… –, ce qui permettait d'en faire de réels pièges à nitrates, mais uniquement pour se conformer aux textes, qui définissent par exemple des dates nationales sans tenir compte des différences de saison entre le Nord et le Sud. C'est démobilisant". Une "surréglementation" qui parfois impose aux agriculteurs "de semer alors qu'ils savent que cela ne poussera pas, parce que les sols sont trop secs ou trop humides", complète Sébastien Windsor.
… comme la réalité économique…
Autre exemple pris par Laurent Degenne qui figurerait dans les Sdage, "l'interdiction des intrants sur des zones complètes", alors que "même l'agriculture biologique utilise des intrants". "Moins d'intrants, c'est moins de rendement. Qui paye la différence ?", interroge par ailleurs Sébastien Windsor, en relevant qu'"aujourd'hui, ce sont les agriculteurs, pas les consommateurs" qui mettent la main à la poche. Et de déplorer qu'"on continue de nous emmener vers la montée en gamme alors que les consommateurs ne veulent pas du bio, mais des produits d'entrée de gamme". "Si on ne répond pas à la demande, les importations le feront", prévient Laurent Degenne. "On importe aujourd'hui 50% de nos fruits et légumes, qui viennent du Maroc, du Portugal, d'Espagne", rappelle Arnaud Delestre. "Des pays qui connaissent des contraintes en eau bien supérieures aux nôtres", observe Laurent Degenne. "Tout cela est un peu contradictoire avec les injonctions faites au monde agricole pour reconquérir notre souveraineté alimentaire", met en exergue Arnaud Delestre.
… ou même climatique
Sébastien Windsor s'insurge encore contre la "vision restrictive de la gestion de l'eau" qui serait défendue dans les Sdage. "Le concept de sobriété y est entendu uniquement comme une réduction [de la consommation], et pas comme une utilisation efficace, économe et durable", déplore-t-il. Pis, il considère que ces Sdage sont même "déconnectés de la réalité du changement climatique", en faisant notamment du stockage de l'eau un sujet tabou. "En Normandie, toutes les projections climatiques indiquent qu'il va pleuvoir plus, donc il n'y aura pas forcément un problème d'accès à la ressource. Sauf que cette quantité va être répartie différemment. Il pleuvra plus en automne et en hiver, et moins au printemps et en été. C'est déjà une réalité. On pourrait donc la stocker. Pour autant, le Sdage nous pousse à réduire la consommation et [refuse] le stockage". Et de souligner "qu'en juillet, les ministères de l'Agriculture et de la Transition écologique ont fait passer à leurs services une doctrine rappelant que le stockage fait bien partie des solutions d'adaptation aux effets du changement climatique. Ce serait bien que les Sdage [soient alignés]".
Risques de décrochage du monde agricole
"Notre crainte, c'est que les agriculteurs décrochent", prévient Olivier Lebert. "C'est un cri du cœur. Tout cela est contreproductif. Il faut les embarquer, et pas les rejeter", appuie Sébastien Windsor, en soulignant que les chambres d'agriculture n'entendent pas "se désengager des enjeux environnementaux" mais au contraire "continuer d'accompagner les agriculteurs pour faire progresser les pratiques". Tout en concédant que "le plus simple pour nous serait de ne plus siéger, puisque l'on n'est pas écouté. Mais on s'y refuse, parce qu'on croit en notre capacité de changer les choses".
Appel à un changement de méthode et un desserrement du calendrier
Sébastien Windsor appelle en conséquence agences de l'eau et comités de bassin à un "changement de méthode" et à "desserrer le calendrier". Sur le second point, il relève que ce dernier prévoit "six mois pour la concertation et la rédaction des documents, et six mois de consultation. Il me semble qu'il faut quand même un peu plus de temps pour le bâtir et l'écrire que pour le consulter".
Sur le premier, on devine un certain scepticisme, puisque l'élu plaide pour que le projet de loi d'urgence agricole revoie à la hausse "la part des élus agricoles dans la gouvernance des comités de bassin", laquelle est par ailleurs questionnée. Il évoque le souhait de la profession de faire passer "la part des acteurs économiques de 20% à au moins 30% des voix, en rendant le monde agricole, le premier interpellé, largement majoritaire". Voire de faire en sorte que ce dernier représente à lui seul 30% des voix.